- LES ARTICLES du "MONDE"



A la une du 31 octobre, 1957, cette présentation de la part du journal.



EN ALGÉRIE

« DE L’UTOPIE AU TOTALITARISME »




La France compte, toujours, des milliers de « Lieutenant en Algérie ».


Chacun, selon le lieu où il a combattu, peut dresser un bilan de réussites et d’échecs, de faits d’armes glorieux et d’erreurs ou de crimes. Tel qui a servi dans les S.A.S (sections administratives spéciales) se montre, justement, fier d’une œuvre réelle de pacification, qui requiert autant de dévouement à l’égard des administrés musulmans que d’héroïsme dans la lutte contre les rebelles (cf. Jean Yves Alquier, Nous avons pacifié Tazalt, R. Laffont). D’autres, moins heureux, sont amenés à s’interroger, parfois douloureusement, sur le sens de l’action à laquelle ils participent et la valeur des méthodes, couramment appliquées, autour d’eux.


L’auteur des lignes qu’on lira en page 3, est un sous-lieutenant de réserve qui a été, pendant quatorze mois, jusqu’en Juin, un des modestes acteurs de l’immense tragédie. S’il nous a demandé de taire, au moins, provisoirement, son nom, c’est pour ne pas permettre de situer, trop facilement, des faits qui permettraient d’identifier ses camarades, encore sous les armes. Il ne prétend, nullement, avoir découvert à lui seul, l’insaisissable et complexe vérité de l’Algérie. Du moins, sa bonne foi et sa bonne volonté ne peuvent-elles être mises en doute. Il est évident d’autre part, que la crise gouvernementale survenue à propos de l’Algérie, ouvre la voie à de nouvelles réflexions. Peut-être, même, à de nouvelles options, dans la mesure où le F.L.N. consentirait, enfin, à mettre un terme à sa folie meurtrière. C’est pourquoi, nous avons cru que ce témoignage d’un jeune combattant valait d’être connu, ses jugements étudiés et, le cas échéant, discutés.




EN ALGÉRIE

« DE L’UTOPIE AU TOTALITARISME »



Par Serge ADOUR


les sous-titres sont du Monde



Au retour d’Algérie, il y a deux tentations : la première est de se replonger dans la vie civile, d’en retrouver les joies et les peines, et de rentrer ainsi dans le silence ; la deuxième est de faire le point pour soi-même et pour les autres, de rester ainsi d’une autre manière, sur le terrain.

La première tentation est inspirée par la lassitude et le désir d’oublier, ce qui est égoïsme, et par la défaite du jugement devant la complexité du problème, ce qui simple modestie.

Je crois que l’on ne doit pas rentrer pour oublier ni pour simplement réintégrer le petit monde d’où l’on avait eu le désagrément d’être arraché. Le plus ardent souhait que l’on puisse associer au retour, c’est de ne pas sentir se dissiper trop vite les images et les expériences de ce séjour. Oublier ou garder le silence serait la seule vraie façon de trahir les uns et les autres. Ce serait prétendre, aussi, qu’on a gagné pour avoir servi, le droit de se désintéresser et de laisser aux autres, leurs responsabilités, en compromettant, peut-être leur destin et son propre avenir.

Sans avoir foi dans la politique dont j’étais un très modeste instrument, je l’ai servie en m’efforçant d’en faire une réalité acceptable par la façon de l’appliquer, à mon échelon, de faire respecter ce qui me semblait essentiel. Ce n’est ni ambitieux ni exaltant. Un honnête pragmatisme prend la place du souci d’absolu. C’est parfois, décevant, mais, c’est assez sain.

Revenu dans les conditions du citoyen avec la conscience de n’avoir pas manqué aux plus graves exigences personnelles, mon devoir n’est plus le même. Mes expériences, mes convictions, mon tempérament me pressent de témoigner. Je me garderai surtout, d’accuser et, également, de généraliser à l’excès. Néanmoins, le ton adopté est celui d’une étude globale de la situation algérienne, d’une part, parce qu’il est possible d’apprécier une situation presque aussi correctement par sondage que par recensement, d’autre part, parce que les faits et les enchaînements dont il sera fait état, correspondent à des informations recoupées, recueillies dans divers secteurs du pays. Enfin, ne je me défends pas de mêler mes réflexions et mes interprétations, à l’ensemble des faits et de leurs conséquences.

Il serait facile de reprendre en tête de ces pages, l’apostrophe de Bernanos dans les Grands Cimetières sous la lune : « J’ai juré de vous émouvoir de colère ou de pitié ». Car, c’est la colère ou la pitié qu’appellent ce drame et toutes ses victimes. Mais je me sens, simplement, tenu, parce que le retour ne me libère pas, d’essayer d’expliquer et de faire comprendre



I- La politique française et ses partenaires

Conception et méthode de la pacification

Lorsque le gouvernement socialiste entreprit son grand effort algérien, au début de l’année 1956, il est certain que les chefs militaires, satisfaits par l’orientation politique algérienne, ont tenté de transcrire sur le terrain, les instructions qu’ils recevaient : assurer la sécurité et détruire les bandes, ménager les populations et ne frapper qu’à bon escient.


La « pacification » fut donc, d’abord, un vocable dont le gouvernement socialiste baptisa des mesures indispensables au maintien de l’ordre. On chercha, en même temps, avec plus ou moins de conviction, à apporter une solution politique immédiate au drame qui se nouait.


Dans l’ensemble de l’Algérie, les autorités françaises découvraient, à la faveur des circonstances, et, en particulier, dans le silence ou la neutralité malveillante des populations, la puissance du sentiment nationaliste. Elles en conclurent, rapidement, que l’Algérie était en voie d’être conquise à une cause anti-française.


Simultanément, on convertit bon nombre de nationalistes en rebelles, en traitant bien souvent, sur le plan local, les premiers comme les seconds, en repoussant, d’autre part, toute solution politique à un avenir indéterminé. En effet, le changement de courant politique, après Février 1956 et l’inquiétude suscitée par cette découverte de la force du nationalisme firent que, lorsqu’on mit en avant le « préalable » du retour à l’ordre, on avait, en fait, choisi plus que le retour à l’ordre. Dans le slogan « L’Algérie nouvelle sera française », il y avait une contradiction que beaucoup ont mise en lumière entre cette hypothèque sur l’avenir algérien et l’affirmation que la France reconnaîtrait les résultats d’élections libres.


Cette contradiction est à l’origine des équivoques de la pacification. Dans un premier sens du mot « pacification », les missions consistaient à réunir les conditions de sécurité et d’ordre public suffisantes pour que les élections puissent se faire dans la liberté d’expression et de vote sans qu’on puisse présager des résultats.


Dans un second sens du mot « pacification », les missions ne devaient être considérées comme achevées qu’à partir du moment où le pays serait repris en main de telle sorte

qu’on pourrait envisager des élections dont les résultats seraient évidemment, favorables

au maintien du contrôle politique français sur ce pays. En donnant de tels objectifs à la pacification, le gouvernement voulait échapper à la contradiction. Il pouvait, à la fois, affirmer que, par des élections, l’Algérie en viendrait à choisir librement son avenir et qu’elle resterait indissolublement, liée à la France, puisqu’il n’avait pas l’intention de risquer des élections avant de « gagner la guerre sociologique », d’établir un « ordre moral » autant qu’un ordre public, de reconquérir psychologiquement les populations en triomphant des rebelles sur leur propre terrain : celui du contrôle politique du pays ; dérisoire ambition, hélas ! que risquaient de desservir les moyens que l’on mit en œuvre pour la réaliser.


Noble ambition, cependant, puisqu’elle était de faire faire à l’Algérie l’économie de la phase transitoire d’un nationalisme fanatique et misérable, de l’aider à assurer sa promotion économique, sociale et culturelle, de sauver les Européens et les Musulmans des ressentiments réciproques, en instaurant une véritable égalité entre eux et en donnant, peu à peu, cette égalité juridique, un contenu social.


Tel était le méritoire contenu de l’utopie. Ce n’en était pas moins une utopie sur tous les plans. Si souhaitables que fussent les but s recherchés, ils étaient loin de séduire tous les Européens et ils ne convainquaient guère les Musulmans, plus sensibles au passé et au présent qu’aux promesses.


L’état de crise donnait la priorité aux mesures militaires ; les moyens psychologiques furent et restent, souvent, inadaptés, et les réformes, partiellement appliquées, sont sans incidence sérieuse sur la vie quotidienne, qui peut, à tout instant, être bouleversée par les activités militaires. Pratiquement, la dégradation de la pacification, en dépit d’un certain nombre de réussites locales et personnelles de représentants de la France et d’officiers de son armée, était inévitable.


Sentiments de la population à l’égard de la rébellion


En dehors des immenses jeunesses désemparées des villes, pâte d’élection du levain nationaliste, il y a deux catégories de population particulièrement perméables à la rébellion : celle des douars qui n’a guère connu de présence française concrète et qui, de ce passé d’isolement, comme souvent de la configuration tourmentée du territoire où elle vit, a gardé un goût d’autonomie et une impression d’inviolabilité : terrain idéal pour l’extension des réseaux clandestins ; et celle des douars, qui sont dans l’orbite des centres de colonisation.


Chez les ouvriers agricoles vivant pauvrement, il suffit de quelques émissaires et recruteurs rebelles pour réveiller les tentations de jacquerie. Les petits propriétaires musulmans ont quelques excellentes raisons de ménager les rebelles afin de ne pas être victimes, eux-mêmes, du mouvement paysan qui pourrait aussi les frapper et afin de ménager l’avenir. Parce qu’ils sont moins pauvres que les ouvriers, qu’ils sont, même parfois, cossus, ils sont plus sensibles que d’autres encore, à la condition d’inférieurs qui leur est faite si souvent ; ils se sentent représenter une petite bourgeoisie terrienne algérienne qui a un comportement de « tiers état » et qui souhaite l’importance, les honneurs, les profits - ce que l’administration française leur a rarement donné. A ceux là, la rébellion offre, au moins pour le moment, le pouvoir local clandestin.



L’emprise des rebelles sur les populations est consolidée par le fait que l’immense majorité des Français musulmans ne jouissent pas d’une protection sérieuse et permanente contre les exactions, les attentats et les ordres de F.L.N.


Il est, matériellement, impossible d’assurer la sécurité à dix millions de personnes réparties dans les milliers de douars d’un pays très vaste où l’habitat est plutôt dispersé.


Mal protégés, les musulmans ont trop naturellement le sentiment que la France défend d’abord les siens et qu’ils n’en font pas partie, à l’exception de certains notables qui sont dans le giron de l’administration. Cela les rend encore plus sensibles aux solidarités qui existent, indubitablement, entre eux-mêmes et les hors-la-loi : solidarité de condition, solidarité ethnique, solidarité des suspects entre eux, solidarité avec les hommes traqués.


Le prestige français est, profondément atteint par cette insuffisance de protection des masses. Les agents du F.L.N. font aisément ressortir l’impuissance dans laquelle l’armée française se trouve de contrôler le pays et de détenir le pouvoir réel. A l’occasion, ils ne se font pas faute d’intimider par la terreur. Aussi, la clandestinité bénéficie, en général, du silence des populations et de leur collaboration parfois résignée, souvent active. Mais, on ne peut, honnêtement, affirmer que la terreur soit l’élément principal de l’emprise que les rebelles exercent sur la population : il faudrait faire parmi les assassinats, la part des faits divers, des règlements de comptes à la faveur des troubles et des rivalités internes à la rébellion. Il ne faut pas exagérer, en dépit de la publicité qu’on leur donne, le nombre des exécutions politiques. Le chiffre de dix à quinze assassinats pendant une période d’un mois et pour un secteur de cinquante à soixante-dix mille habitants ne semble pas être dépassé pendant la période la plus tendue : celle de la prise en main du secteur par les rebelles. C’est une évaluation d’expérience personnelle que l’on pourrait, vraisemblablement, recouper en utilisant les bulletins de renseignements quotidiens des secteurs et sous-secteurs militaires.


Les vrais motifs du silence


Si les populations étaient, effectivement et dans leur ensemble, terrorisées, l’armée et l’administration françaises trouveraient auprès des populations un concours et un appui qu’elles n’ont jamais connus. Les populations se placeraient franchement sous notre protection et nous communiqueraient des renseignements exploitables. Il est trop simple d’affirmer qu’elles ne le font pas parce que, précisément, elles vivent sous la crainte. Les conditions de la vie rurale et citadine algérienne donnent des moyens de faire parvenir, sans se désigner aux coups, un renseignement utile. Or cette communication d’un renseignement est une chose extrêmement rare. Soyons lucides : la conspiration du silence relève moins de la terreur que de la sympathie que cent ans de colonialisme et deux ans et demi de pacification ont inspirée aux populations sinon pour les méthodes du moins pour les objectifs des rebelles.


Il est vrai que les populations des douars, quand elles reprennent contact avec les troupes, semblent retrouver aisément leur comportement de jadis. Mais c’est superficiel. Dès que l’atmosphère se tend, elles redeviennent opaques, impénétrables, indifférentes et dures comme les pierres de leurs djebels.


C’est seulement lorsque l’épreuve s’annonce dure ou terrifiante que les hommes perdent leur passivité. Et, encore, peu nombreux sont ceux qui se désespèrent, se défendent haut

ou se débattent. Les femmes, elles-mêmes, ont appris à moins crier et à se lamenter moins fort. Dans les régions qui connaissent depuis longtemps contrôles et ratissages, et bien vite dans celles qui les apprennent, les gens, au cours d’une fouille ou d’une arrestation, se taisent la plupart du temps. Ils savent qu’il est inutile d’essayer de se dérober. Depuis trois ans le pli est pris. Il n’y a plus que les enfants qui hurlent.


Les Musulmans savent fort bien que la thèse officielle est qu’ils sont terrorisés par le Front et ils en jouent dans leur rapport avec les autorités françaises pour s’excuser de payer l’impôt aux rebelles ou d’avoir dû participer à une exaction. Ils savent aussi exploiter, trop bruyamment, d’ailleurs, les thèmes officiels : après celui de la terreur rebelle, celui de la paix et de la loyauté françaises, en débitant le long chapelet des louanges à la France et à l’armée.


Lorsqu’on connaît les déterminations et les violences du tempérament musulman, on peut affirmer que, si vraiment, les hors-la-loi étaient les ennemis déclarés et les despotes des populations, la rébellion n’aurait pas si longtemps survécu.


La guerre larvée qui se déroule n’a pas, toujours, hélas, le caractère d’une défense de la communauté franco-musulmane contre les troupes de révoltés ou de bandits. Il faut dire

ce qu’elle est : dans une large part, une guerre raciale et, c’est, seulement, ainsi que s’expliquent beaucoup de ses aspects. C’est ce qui explique ces explosions d’actes de haine aveugle entre les Français et les Musulmans. C’est ce qui explique que tout Musulman soit, à priori, suspect. C’est ce sui explique que les « unités territoriales » arment, quasi exclusivement, des Français de souche. C’est ce qui explique que les armes possédées par des Musulmans ont été relevées (quant il n’était pas trop tard) car on savait bien qu’elles étaient plus destinées à armer les rebelles qu’à les repousser dans les douars. C’est ce qui explique les désertions. C’est ce qui explique que les soldats français voient moins, en Algérie, des concitoyens que des « bougnouls ».


« Pacificateurs » et « répressifs »


L’explication que les populations donnent de leur réserve : la peur qu’elles éprouveraient des fellagas, correspond au souhait profond des officiers. Toute la pacification repose sur ce postulat que les populations sont, peut-être, terrorisées par les rebelles, mais qu’elles ne sont pas consentantes. Le plus curieux c’est que, bien souvent, avec ce souhait, coexiste la conviction qu’au fond, tous les Musulmans sont complices. Selon que la croyance à la terreur fellaga ou à la complicité des populations terrorisées, l’emporte, on a affaire soit à des « pacificateurs », soit à des « répressifs » : le « pacificateur voudra croire aux populations terrorisées, et le « répressif » voudra croire aux populations complices. A partir de leur tempérament respectif, ils chercheront chacun des preuves de la terreur fellaga ou de la complicité des populations. Les deux tempéraments ne sont, d’ailleurs, pas toujours bien différenciés et se mêlent en chaque homme selon les circonstances.


Ce qui est certain, c’est que la réserve des populations, tient à leur souhait d’une autonomie véritable avec lequel le « ralliement » - qui signifie soumission à l’ordre politique et social français tel que les populations le connaissent sans pouvoir en imaginer d’autre - est incompatible. Se rallier c’est rentrer de nouveau dans la condition d’infériorité du colonisé. Le vocabulaire est vieux : « ralliement », « aman », « pardon ». Il date des conquêtes de l’Afrique du Nord, et il dit bien ce qu’il voulait dire, alors : reconnaître ses maîtres. A une époque où l’on parle beaucoup de décolonisation, il y a des termes dont la maladresse dénonce la désuétude de la pensée politique qui les inspire. La vérité c’est que la pensée fondamentale de la plupart des exécutants de la politique française est que le Musulman ne respecte que la force.




L’organisation, les méthodes et les buts de l’adversaire


Ce que poursuivent armée et administration françaises, c’est, non seulement la destruction des bandes armées et des cellules terroristes, mais, encore la destruction de l’organisation clandestine dans son ensemble. Celle-ci a divisé l’ensemble de l’Algérie en « wilayas », région, zones et secteurs. A la base, la « naya » est, selon les régions, la cellule politique ou le groupe armé. Dans chacune des régions, le commandement militaire rebelle est doublé d’un commandement politique (les pouvoirs pouvant être concentrés entre les mains d’un seul chef). L’acheminement du courrier est fait par des spécialistes, les « tissals », et selon des chaînes multipliant les précautions de sécurité.


A côté des groupes armés, existe une organisation politico-logistique, ou encore politico-administrative, couramment baptisée du nom d’O.P.A. ou d’O.P.L. Elle constitue l’infrastructure de la rébellion et exprime ses visées politiques.


Les bandes armées sont composées de « réguliers » - les moujadins, - recrutés , entraînés

et dotés d’un armement convenable, organisés en sections et compagnies d’importance numérique et d’importance d’armement inégales. Chaque unité opère dans une zone donnée, mais, à l’intérieur de cette zone, la nomadisation est une règle de sécurité absolue pour les rebelles. Elle assure leur fluidité et explique que, lorsque les services français arrivent à être en possession de renseignements sur une implantation rebelle, ils sont souvent inexploitables, parce que, périmés.


Les effectifs ne posent, vraisemblablement, aucun problème au F.L.N. Pour maintes raisons, en particulier, les ressentiments que déclenche notre action, il n’y aura jamais

une insuffisance de candidats. Il est fréquent que les rebelles aiment à le prouver en montant des coups de main importants, au lendemain même de pertes sensibles ou d’arrestations nombreuses. C’est souvent encore plus net avec les auxiliaires des « réguliers » (saboteurs, terroristes).


Les buts et les missions propres aux unités de « réguliers » sont clairs : ce n’est point d’emporter la décision par des moyens militaires, c’est d’entretenir l’insécurité, de fixer ainsi, en Algérie, le plus grand nombre possible de troupes françaises. Chaque fois que nous protégeons un point avec une section, nous gagnons la partie militaire ; mais, précisément, parce que nous le protégeons et que nous sommes obligés d’y affecter une section, nous faisons, exactement, ce que le Front nous oblige à faire - ce qu’il veut. Il s’agit, donc, de créer, ainsi peu à peu, de grosses difficultés financières, économique et psychologiques à la France et de vaincre, à l’usure, en frappant les opinions française et algérienne par quelques actions réussies. Impressionner l’opinion musulmane afin de gagner encore plus de prestige auprès des populations est certainement, de loin, le plus important pour le Front de libération. Il sait que ce n’est pas par quelques coups de main réussis qu’il fera céder la France, mais c’est par quelques coups de main réussis qu’il ralliera les Musulmans, ce qui est son véritable objectif. C’est en s’attaquant aux infrastructures et aux manifestations de la vie économique et en menaçant en permanence les biens et les personnes privées qu’il peut rendre la vie intenable aux Européens, même avec la protection de l’armée. C’est par les attentats et les réactions qu’ils inspirent, dont le Front se félicite, qu’il peut creuser un fossé définitif entre la communauté française et la communauté algérienne.


La mission de l’A.L.N. semble, enfin et surtout, de constituer les troupes de choc d’un parti politique totalitaire. Les organisations politico-administratives qui, en retour, leur apporte le soutien de ses ramifications, et sans laquelle elles ne pourraient persévérer dans l’exercice de leur action de guérillas.


Les missions de cette O.P.A. sont multiples : constituer un réseau d’hommes de confiance ; ravitailler et héberger les rebelles et les couvrir par le guet ; ramasser les armes, cacher les stocks ; constituer un service de renseignements ; faire verser l’impôt clandestin ; constituer un embryon de pouvoir administratif et judiciaire occulte ; fournir des auxiliaires aux réguliers ; réaliser des sabotages ; soigner les blessés. Mais, la mission fondamentale de l’O.P.A. est, surtout, d’encadrer l’ensemble de la population algérienne afin de préparer la victoire, non par le passage à l’action insurrectionnelle de masse, qui est inconcevable - car ce serait aller à la boucherie -, mais par la conquête du pouvoir réel et le contrôle du pays.


Il est, vraisemblable, en particulier, que le Front se prépare, dès maintenant, pour l’épreuve électorale qu’il aura tôt ou tard à subir, et qu’il consolide, chaque jour, ses positions par son dynamisme et par l’exploitation de nos fautes.


Les servitudes de l’entreprise de pacification, l’absence de toute perspective d’un changement - les autorités françaises n’entretiennent les hommes du bled que de « loyalisme » et de « ralliement » - permettent aux rebelles de développer aisément, le sentiment que l’action de la France n’est qu’une tentative de confirmation coloniale.




Le Front développe intensément, le thème de sa propre puissance : la puissante armée française est tenue en échec par les valeureux moujadins parce qu’un combattant de l’A.L.N. vaut des centaines de soldats français. L’importance des moyens que les commandements français doivent engager pour parvenir à accrocher quelques groupes armés bénéficiant de tous les avantages de la guérilla donne quelque crédit à ce mystère auprès des populations. A l’égard des soldats de l’armée de pacification les rebelles développent deux thèmes ; appel à la honte, appel à la désertion.


Enfin, les «journaux de marche » rebelles sont caractérisés par une inexactitude flagrante, par des mensonges fabriqués de toutes pièces, en particulier, à propos des pertes françaises (en hommes, en véhicules et même en matériel blindé !) et à propos des actes de répression. Mais, par ces outrances mêmes, la propagande rebelle est une arme politique d’assaut pour s’emparer de l’esprit musulman.


Les efforts fait par les rebelles pour s’équiper d’effets militaires, porter la casquette frappée de l’étoile et du croissant verts, des signes distinctifs de grades, font partie des moyens qu’ils utilisent pour impressionner les populations et fonder leur prestige. Du même coup, ils veulent faire reconnaître un embryon d’Etat, en faisant voir un embryon d’armée.

Ils acquièrent, simultanément, confiance en eux-mêmes, en s’offrant le luxe d’une apparence militaire. On trouve, souvent, sur le corps des rebelles abattus ou prisonniers,

des photos de groupes miliaires, des photos de « prises d’armes » dans les cours de mechtas avec drapeaux frappés de l’étoile et de croissant. Le goût des photos n’est que

la prolongation du goût des uniformes et de celui des cérémonies de la clandestinité.

Il exprime aussi, cette volonté des rebelles de s’imposer aux autres et de croire en eux-mêmes.





-II - La pacification en marche


La mise en place de l’appareil militaire de la pacification a entraîné le découpage de la dixième région en zones, secteurs, quartiers et sous-quartier .


Parmi ces zones figurent les zones opérationnelles, où les autorités militaires avaient, depuis longtemps, nettement, le pas sur les autorités civiles, en raison de la dégradation ancienne de la situation et de la perte de contact entre administration et population ; et les zones de quadrillages, qui, ultérieurement, ont pris le nom de zones opérationnelles.

Dans ces dernières, on a tenté une organisation de la collaboration entre autorités militaires et autorités civiles, celles-ci gardant, théoriquement, le pouvoir. En fait, souvent, la réalité du pouvoir est, automatiquement, passée à l’armée : c’est l’organisation possédant des moyens qui en dispose et qui peut s’en servir librement. Des états-majors mixtes ont bien été institués, à des échelons trop élevés, mais, ils ne peuvent se saisir efficacement des problèmes locaux. Dès lors, la coordination locale des deux pouvoirs est à la merci des relations qui s’établissent entre leurs représentants respectifs.


Les populations, elles-mêmes, sont sensibles à cette dualité des pouvoirs, où elles ne peuvent découvrir que le signe du désordre et de l’improvisation comme la source de l’arbitraire. L’armée a, parfois, systématiquement, tenu l’autorité civile locale, à l’écart, et ses chefs ont prétendu prendre et exercer à tous les échelons, la réalité du pouvoir sur les hommes.

Or, l’armée n’est pas une magicienne. Elle n’est pas apte - en dépit de la pensée de beaucoup de ses cadres - à toutes les improvisations, à toutes les adaptations. Il est, seulement, certain que la sous-administration algérienne demandait que l’armée pare à certaines insuffisances, qu’elle soit, à ce titre, l’auxiliaire de l’administration civile, en même temps que son apprentie.


Longtemps, les limites des circonscriptions militaires n’ont pas, nécessairement, correspondu avec celles des communes mixtes, ni avec les circonscriptions du service administratif spécial. La réforme administrative, en cours, doit, progressivement, remédier à cette néfaste imbrication des découpages territoriaux. On s’étonne que la coordination des circonscriptions administratives et militaires d’Algérie n’ait pas été plus rapidement cohérente. Il semblait logique que les circonscriptions des sections administratives spéciales correspondent aux circonscriptions des unités militaires. A l’échelon supérieur, secteurs et sous-secteurs auraient dû correspondre, nécessairement, aux nouveaux départements et arrondissements. Dès lors, sur le plan local, le jumelage du pouvoir préfectoral représenté par le S.A.S. et des moyens militaires représentés par le commandant d’unité eût été assuré. Simultanément, les officiers subordonnés au commandant d’unité eussent pu recevoir des responsabilités précises à l’intérieur de la circonscription de tutelle du S.A.S. : chacun un ancien douar ou une nouvelle commune. La primauté eût été assurée au pouvoir d’origine civile.

Mais, en vérité, la réalité politique algérienne, c’est, aujourd’hui, le pouvoir, quasiment absolu, accordé, par la force des choses, aux colonels, aux commandants et aux capitaines, dans les sous-secteurs, quartiers et sous-quartiers dont ils ont la charge.



Dans ces circonscriptions, tout dépend du patron et de ses cadres, de leur tempérament,

de leurs moyens et de leur cœur. Ils n’ont, eux-mêmes, à rendre compte qu’à leurs supérieurs hiérarchiques. Mais, étant seuls compétents sur le plan local, ils sont, en fait, les seuls juges de leurs actes. Leur action quotidienne compte, infiniment plus que le contenu des notes de service ; à moins qu’ils ne commettent des fautes grossières, qu’ils ne transgressent des ordres clairs, ou qu’ils se livrent à des excès d’une évidence lourde de scandale, ils sont « couverts » par leurs autorités : après une grande marge d’arbitraire, une grande marge d’impunité.


La liberté dont jouissent les cadres de l’armée, dans l’exercice du pouvoir local en Algérie, n’est pas un mal en soi. C’est un risque. C’est la porte ouverte à tous les nobles efforts, comme à toutes les mauvaises satisfactions. C’est, en ce sens, que le gouvernement ne fait pas la politique de ses illusions, mais la politique de ses instruments, de même qu’il fait la politique des enchaînements inévitables.



Les missions de secteur


Les missions de secteurs sont, d’abord, des missions de surveillance générale et de maintien de la sécurité du territoire. Ce sont, ensuite, des missions de connaissance précise du pays

et des hommes, dans le triple dessein de reconquête psychologique des populations de destruction de l’organisation politico-administrative des rebelles, que les militaires appellent l’O.P.A., et de préparation des missions opérationnelles. Le premier travail est

de se familiariser avec un terrain, souvent, difficile, de reprendre ou de créer le contact avec les habitants.


Simultanément, selon les besoins du pays et les possibilités des unités, on entreprend

de petits travaux par les quels on entend se concilier les populations. On ouvre, parfois, des écoles et l’on développe l’assistance médicale gratuite. Tout cela ne peut aller bien loin et

il ne peut être question que de séduire, non de changer le pays en profondeur.


La densité du peuplement, souvent la dispersion de l’habitat, la difficulté de nombreuses voies d’accès, les incertitudes de l’état civil, dont les pièces ne sont, ni toujours disponibles, ni toujours à jour, (depuis que les populations « boycottent » l’administration), le manque d’interprètes, la dérobade des populations, font de la connaissance des hommes, un problème très difficile.


C’est un travail à reprendre à chaque fois qu’une unité responsable d’un secteur est déplacée. Or, de grosses fautes ont été commises : déplacement de divisions entières après de nombreux mois de travail. Le travail de secteur n’est pas un dossier, c’est une connaissance expérimentale.


Les missions de secteur sont, principalement, orientées vers la surveillance permanente des populations, afin d’y déceler des noyaux de « réguliers » et d’y détruire l’O.P.A.. Le travail de secteur prépare, directement, l’action policière et l’action opérationnelle. C’est avec les gendarmeries - dont les imposants bâtiments blancs, dominant, souvent, les villages, sont

le symbole de ce qu’est devenue la présence française, en ce pays - que travaillent, étroitement, les commandants de quartiers et sous-quartiers. Ces territoires sont les

cadres de la récapitulation des activités de l’adversaire (exactions, sabotages, attentats, activités de l’A.L.N.) qui y ont lieu et les cadres, à l’intérieur desquels sont dressées les

listes de suspects. Mais, dans l’état actuel de l’identité en Algérie, il est inconcevable qu’on puisse obtenir d’une opération des résultats convenables, en basant le contrôle d’identité sur les pièces existantes. L’état des pièces est tel que, n’importe qui peut, avec certaines d’entre elles, se faire passer pour quelqu’un d’autre. Les rebelles et les suspects peuvent, souvent, passer indemnes au travers des contrôles, tandis que pas mal de personnes peuvent être retenues, soit pour manque de pièces d’identité, soit par coïncidence de noms (filiation insuffisante), soit par erreur.


L’armée a, souvent, distribué des fiches de contrôle, au fur et à mesure qu’elle constituait ses fichiers. Il en est, parfois, résulté, des trouves locaux : retrait des fiches par les rebelles, punitions par les autorités françaises de ceux qui avaient livré leur fiche, violence des rebelles sur les musulmans pour lesquels ces fiches représentaient une garantie et qui ne voulaient plus les livrer. Cela n’est, d’ailleurs, qu’un exemple de la condition de la population, coincée, en permanence entre les exigences rebelles et les contrôles français.



Les missions opérationnelles


Les opérations que sont amenées à monter les forces françaises sont, soit des opérations ripostes, après un coup de main rebelle, soit des opérations d’exploitation, après un accrochage , soit des opérations conçues à l’avance, pour des raisons d’opportunité générale ou sur renseignements.


La technique opérationnelle la plus courante est celle du bouclage-ratissage. Elle consiste à encercler , simultanément, le secteur de l’opération . Les conditions ne sont absolument pas celles d’une guerre de front. L’ennemi n’a pas constitué de réduits. La difficulté d’une opération est moins de triompher de l’ennemi, une fois accroché, que de parvenir à l’accrocher. Il ne s’agit pas, seulement, de parer à la fluidité des « réguliers », mais, aussi, d’empêcher la fuite des membres des réseaux et la dérobade collective des populations afin de pouvoir appréhender les membres de l’O.P.A. et de pouvoir effectuer, simultanément, souvent, le contrôle des populations, le recensement et faire, au terme du ratissage, une séance d’action psychologique aux hommes rassemblés. Les buts des opérations sont complexes et les buts policiers et politiques considérés comme presque aussi importants que les buts militaires.


On conçoit que ces opérations mobilisent un grand nombre d’hommes et de moyens.

D’où le mythe entretenu par les rebelles de la valeur de leurs groupes, plus ou moins bien armés, faisant front à des centaines de Français. Beaucoup d’opérations, sans accrochage, prennent, en effet, l’allure de grandes manœuvres, si bien que dans de nombreux cas, il y a plus d’officiers supérieurs que de rebelles décomptés, au cours d’une opération. Mais, c’est que, techniquement, le ratissage est un travail long, difficile et risqué. Il exige la fouille du maquis, touffe par touffe, des ravins, ramification par ramification, du sol, trou par trou, des vergers, parcelle par parcelle, des maisons, pièce par pièce et en explorant toutes les affaires. Si les soldats fouillent les femmes, la partie psychologique est perdue, car l’esprit musulman en est révolté, mais, sils ne les fouillent point (cas général), elles ont toutes possibilités de camoufler des armes sous leurs vêtements. Les mechtas sont, souvent, entourées du monde impénétrable des figuiers de Barbarie, sous lesquels sont de nombreuses cavités. Il est impossible à l’infanterie de sonder convenablement ces défenses naturelles. La seule possibilité est de faire écraser toute cette végétation par des chars, qui lèvent, sous leurs chenilles, les hommes embusqués, mais, il est impossible de faire venir, partout où il le faudrait, les chars pour ce travail de bulldozer. D’une façon générale, pour avoir un ratissage efficace, il faudrait pouvoir consacrer, pendant une heure, une section à la mechta d’une famille.


Un autre grave problème est celui des fuyards et des embusqués. Affolement ou culpabilité ? Doit-on, ouvrir le feu sur ceux qui se sauvent, traiter ceux qui se cachent comme des suspects confirmés ? La décision est, souvent laissée au discernement du responsable au plus petit échelon, à moins qu’il n’y ait une consigne de fermeté.


Toutes ces difficultés de pratiques et leurs conséquences psychologiques sont l’illustration de l’importance des données non modifiables qui marquent les limites de la pacification.


Les fatigues et les risques du ratissage développent chez les hommes qui en sont chargés

des façons de se conduire qui indisposent les populations, à l’égard de l’armée française, parce qu’elles sont, manifestement, des injustices et des veuleries : le goût d’abîmer, le goût de la rapine(laquelle est sévèrement punie, cependant), le goût de la brutalité. Certains se servent comme porteurs de leur matériel et comme boucliers de prisonniers ou d’internés, ou même des premiers hommes ratissés au cours de la journée. Il est humain de se protéger en faisant passer un Musulman devant soi, une arme dans les reins, mais, c’est bien la preuve du caractère souvent racial de ce conflit. Sinon, imagine-t-on le soldat protecteur se protégeant derrière celui qu’il est censé défendre ?


Une fois obligés à combattre, les rebelles se battent bien, essayant de sauver leur armement en le faisant passer à ceux qui peuvent fuir. Acculés, ils luttent sans espoir jusqu’au moment où, après nous avoir infligé le maximum de pertes, ils sont écrasés dans leur réduit par les feux de blindés, d’artillerie, d’aviation, feux que l’on fait intervenir, chaque fois que c’est possible pour épargner nos fantassins, qui ont, cependant, le coûteux privilège d’essuyer, toujours, les premiers feux et de « fixer » l’adversaire.


Mieux vaut - le rebelle le sait - la mort au combat, même si son corps doit être laissé nu, là, pour la pâture des chacals et l’édification des populations, que ce qui attend les blessés et les survivants, au terme d’une opération : mépris des vaincus, injures, coups, parfois, exécutions sommaires, quand ce ne sont pas les méthodes, dont nous parlerons, de recherche des renseignements.




« Éducation civique »


Le contrôle que font, au terme de l’opération, les équipes de renseignements, prend, à peu près, toujours, le même aspect.


Les centaines d’hommes, rassemblés et gardés à vue, défilent, un par un, devant les ateliers de contrôle, qui confrontent à leurs listes de suspects, les identités produites. (Pour reconnaître les membres des réseaux, ils usent, parfois, d’indicateurs dont ils rafraîchissent, souvent violemment, la mémoire sur le terrain). En cas de coïncidence, d’imprécision ou d’incertitude, ou, même, seulement, s’ils produisent une mauvaise impression, les hommes sont retenus au moins jusqu’à plus ample information. Sont, également, retenus ceux chez lesquels ont été trouvés les moindres indices douteux. Si la découverte est probante, leur maison est détruite comme celle des membres de l’organisation. La plupart de ces suspects retenus sont destinés à être « questionnés » .


Pour profiter de ce rassemblement d’hommes, on clôt, souvent, l’opération par une séance d’ « action psychologique », qui est bien mal venue au terme de ces heures où les Musulmans, arrachés à leur vie normale, ont été, plus ou moins, bousculés. Une harangue est prononcée, qui mêle les menaces aux séductions. Les auditeurs sont, généralement, inertes. On leur fait crier : « Vive la France ! », avant de faire rompre les rangs. C’est la fin de la classe française d’éducation civique.


Quelques jours plus tard, ou la nuit même, les fellagas, entraînés à faire de très longues marches, dans tous les terrains, pourront venir faire la classe rebelle d’éducation civique. Ils diront que les Français ont fait une opération et qu’ils sont repartis dans leurs cantonnements et leurs popotes, mais, qu’eux, les rebelles, sont toujours là. Ils développeront le ressentiment des habitants envers l’armée française, en montrant les champs, plus ou moins, abîmés par les passages de troupes et les manœuvres de blindés, les quelques maisons incendiées et pillées, en rendant chaque homme honteux de la lâcheté dont il a fait preuve, des brimades qu’il a dû endurer. Ils lèveront la colère en invoquant le sort des hommes qui ont été emmené, des fuyards sur qui on a tiré et celui des otages qui ont été malmenés. Ils feront rire, aussi, de l’impuissance des troupes françaises qui n’auront pas découvert telle ou telle cachette et qui auront laissé passer tel ou tel membre de la clandestinité à travers les mailles de leur contrôle. Ils sauront aussi, faire taire, à jamais, le paysan qui a tété trop bavard avec les Français.


Les pays sur lesquels est passé le ratissage basculent, de nouveau, avec la nuit, au pouvoir d’une clandestinité habile et dure qui repoussera plus fort là où l’armée française est passée. Les opérations sont toujours à recommencer. Imagine-t-on Sisyphe colonel ?


La répression


La répression est une action de destruction dont l’objet, délibérément choisi, est la population et non l’ennemi. A de très rares exceptions près, l’armée française n’a, jamais, délibérément choisi de prendre les populations pour objectif. Celles ci souffrent de la guerre, sont les victimes de brimades et de sinistres, mais, «la « punition » infligée aux « douars coupables », ou, supposés tels, est encore actuellement d’évacuer et de « casser les mechtas », et non de fusiller les hommes qui sont internés, non sans avoir reçu de mémorables corrections.


Cependant, il y a des cas de répression par servitude de guerre : ainsi, le bombardement

de maisons habitées où se sont réfugiés des rebelles, ce qui est légitime ; où peuvent s’être réfugiés des rebelles, ce qui ne l’est plus, car, c’est la porte ouverte à tous les excès, apparemment, justifiés ; par zèle : ainsi, les tirs effectués sur les fuyards qui sont, manifestement, des habitants locaux ; par bêtise : ainsi, les tirs effectués sur la population (évidemment irresponsable) d’un souk, alors qu’elle s’enfuit, en toutes directions, après l’explosion d’une bombe à retardement, placée auprès de locaux militaires proches ; par rage : ainsi, de faire un exemple sur un habitant qui ne veut pas parler mais, sait quelques chose, ou sur un groupe de paysans, vivant non loin d’une piste où a eu lieu une embuscade, ou sur laquelle a été placée une mine « qu’ils auraient dû voir et dont « ils auraient dû informer les autorités » ; au nom de la responsabilité collective : ainsi, de rendre les habitants d’un groupe de mechtas, responsables sur leurs personnes et leurs biens, d’un ouvrage d’art voisin ; par vengeance : ainsi, de l’exécution sur les lieux où des soldats français avaient trouvé la mort, par explosion d’une mine, d’une dizaine d’internés qui avaient été, au préalable, abandonnés aux mains et aux violences des camarades des victimes : par principe, même, parfois de la part de quelques-uns qui veulent « se faire respecter », ou, parce qu’ils ont été tenus en échec, à la suite de coups de main réussis ou d’exactions rebelles.


Il y a, à la fois, des actes répressifs dans l’action, toujours regrettables, mais pas toujours évitables et une répression à froid et clandestine qui a, particulièrement, été le fait des troupes (notamment gendarmeries et groupes mobiles de protection rurale, voire unités territoriales) qui avaient le plus souffert du mordant rebelle, avant les renforts du printemps 1956.


S’il y a une oppression permanente, et surtout la vaste oppression psychologique résultant du racisme, il n’y a pas de répression permanente et systématique. Mais, il faut prendre garde : le passage de l’oppression à la répression pourrait se faire par la volonté progressive d’efficacité, ce qui n’est pas, encore, mûr. Il pourrait se faire, également, par riposte généralisée, dans le cas d’une action insurrectionnelle de masse, ce qui est improbable.

Il pourrait, enfin, se produire, si par lassitude, les autorités supérieures se lavaient ouvertement les mains, des actes répressifs, des exécutants et acceptaient de les ignorer. C’est le plus à craindre. On ne se cache pas d’un net durcissement français depuis le printemps.




- III - Le renseignement contre la pacification


La recherche du renseignement est la clef de voûte de toute la pacification, la raison d’être ou la condition des opérations militaires. Mais, elle est, en même temps, l’un des facteurs principaux de la dégradation de la pacification elle-même.


On touche, ici, à la terrible logique de système. En effet, la plupart du temps, en raison des conditions de la guerre en Algérie, guerre civile et raciale, les renseignements doivent être arrachés aux prisonniers, « réguliers » ou non, et « aux suspects ».


A quoi bon le nier ? La torture est, couramment, employée, et tout le monde le sait.

Les survivants rebelles des opérations - ceux qui n’ont pas été tués au combat ou dans la colère qui lui succède - et les suspects appréhendés sont torturés. Où et par qui ? Dans des gendarmeries, dans des locaux de la police, dans des officines de services de renseignements de l’armée. Il y a également des « S.A.S. » qui s’en occupent.


La torture improvisée est pratiquée sur le terrain, au cours des opérations, dans les cas considérés, comme urgents : sur les habitants du pays, pour la raison qu’ils ne peuvent pas ne pas avoir vu quelque chose, ou sur des éléments rebelles capturés, ou sur des suspects, ou des prisonniers entraînés sur le terrain, comme indicateurs et qui se rétractent, ou sur les propriétaires d’un gourbi où a été découvert quelque arme ou objet militaire (à moins que ce ne soit, simplement, une petite pharmacie portative ou un vieux tract du M.T.L.D.), ou encore, parfois, sur les homme de la famille d’uns suspect, voire sur les femmes, qu’on ne parvient pas à découvrir.


Mais, il y a deux autres catégories de tortures : celles qui s’exercent, hors de l’action combattante, en premier lieu, sur des individus recherchés par la justice auxquels sont,

en principe, appliqués des traitement ne devant pas laisser de trace (eau, électricité );

en second lieu, sur des individus inconnus ou dérobés à la justice. Il s’agit , soit de prisonniers faits, les armes à la main, soit des suspects qu’on estime intéressants. Il est aisé d’éviter leur transfert à la justice lorsqu’ils sont pris sans pièces d’identité ou lorsqu’on ne peut, effectivement, établir leur identité, ou lorsqu’on présume qu’il peut être intéressant de les retenir. L’armée, ayant officiellement, pouvoir d’internement, ils deviennent, alors, des P.I.M. (prisonniers et internés militaires) et constituent un réservoir de suspects livrés aux gendarmeries et à la police judiciaire.



La torture est-elle efficace ?


Quels sont les résultats obtenus par la torture ? On en attend beaucoup et l’on demande, en effet, beaucoup de choses aux hommes interrogés : la façon dont ils sont entrés dans

l’organisation rebelle, ce qu’ils y ont fait - cela permet de dresser l’accusation contre eux-mêmes et d’amorcer la suite, - l’organisation locale, sa puissance, son armement, ses relations avec les voisins et avec les échelons supérieurs, les implantations, les passages, les mouvements, les dates de convoi, les rapports avec les habitants, les projets, les noms des membres des groupes armés et de l’ « organisation politique et administrative » (O.P.A.).


Les « questionnés » commencent, en général, par répéter des choses amplement, connues sur l’organisation des rebelles, sur les chefs locaux. Ils donnent des noms d’hommes que tout le monde sait en fuite et qui ont pris le maquis, depuis un certain temps ; ils peuvent, ensuite, faire appel à leur imagination pour raconter n’importe quoi. On ne peut même pas être sûr d’avoir affaire à un membre de la clandestinité ; tout habitant du cru peut en dire autant. Il est fréquent qu’ils soient portés à exagérer la puissance de l’organisation rebelle, afin « d’intoxiquer » les autorités françaises. Ils parlent, parfois, des effectifs, des zones de travail, des projets, mais, seule la similitude de renseignements fournis par plusieurs interrogés, constitue une présomption de véracité.


Il arrive, souvent, que des coups de main, engagés sur la foi de ces renseignements, démontrent qu’ils ne correspondent à rien d’exact, ou, tout au moins, qu’ils ne sont plus valables. Car, il est bien évident qu’à partir du moment où un membre d’organisation rebelle est pris, cette organisation modifie ses plans et ses habitudes. Le renseignement est mortel.


On finit, cependant, par obtenir un certain nombre de renseignements moins périssables : les noms des membres de l’O.P.A. locale. Mais, là encore, les interrogés ont intérêt à brouiller les cartes au maximum et à dénoncer beaucoup de personnes pour compliquer la tâche des autorités françaises. Celles-ci n’ont même pas toujours, les moyens de procéder aux arrestations qu’impliqueraient ces listes de noms de suspects qui s’allongent sans cesse, sur les simples indications d’individus dont les mobiles sont divers : il arrive, en effet, qu’ils dénoncent des hommes qui, au contraire, n’ont pas accordé de faveurs suffisantes aux rebelles, pour se venger d’une part, pour les convertir, d’autre part, en les livrant aux rigueurs de l’inquisition française.


Enfin, il faut aussi, tenir compte des rivalités de clans familiaux, des vengeances personnelles, de la lutte clandestine, des diverses forces religieuses locales, autant de facteurs qui orientent les dépositions et qui corrompent la validité des renseignements recueillis.


On a le sentiment de découvrir une vaste organisation (O.P.A.) qui fait corps avec la population, qui a ses ramifications partout, à laquelle appartiennent, parfois, des personnalités qui paraissent les plus sûres, dans lesquelles les colons, eux-mêmes, avaient confiance. Et, il est certain que l’O.P.A. est très puissante. Il n’en reste pas moins qu’il y a une intoxication terrible au point de vue « renseignements ». Les divers échelons deuxième bureau, gonflent, d’eux-mêmes, ce qu’ils apprennent, que ce soit à propos des bandes ou des réseaux. Ils affectent leurs renseignements, de coefficients d’authenticité supérieurs, en général, à ce qu’ils méritent. Ils ont une bonne raison pour agir ainsi : ne pas risquer de minimiser les forces rebelles, ce qui pourrait, d’une part, empêcher de réussir quelques actions payantes, ce qui pourrait, d’autre part, conduire à ne pas prendre assez de précautions.


Ils ne veulent point risquer de reproches, et savent bien qu’on ne leur reprochera pas des excès, mais, plutôt des carences…


C’est du simple point de vue utilitaire, une grave question de savoir si les services de renseignements travaillent d’une façon efficace, s’ils obtiennent des renseignements exploitables. Il est évident que certaines opérations n’auraient pas remporté de succès

si divers renseignements n’avaient pas été arrachés, que certains coups de filets policiers n’avaient pas eu lieu. Mais, c’est plus, par hasard, que par renseignements, que beaucoup d’opérations réussissent.


Enfin, le climat de délation forcée et d’arbitraire permanent qu’engendre la recherche du renseignement, les conséquences psychologiques et politiques des moyens employés, n’aggravent-ils pas la situation plus qu’elle n’est redressée par les quelques résultats militaires obtenus de cette manière ?


Les logiciens de la terreur


En Algérie, actuellement, on arrête sur simple dénonciation, pour participation à une réunion d’esprit douteux, pour délit d’opinion présumée. On interne, on emprisonne, sans autre garantie que quelques réglementations qui sont, aisément, tournées. On suscite, par l’arbitraire, la torture et les liquidations, le cercle vicieux des haines et des vengeances. Qu’elle soit complice des rebelles ou mobilisée par les rebelles, la population fait les frais permanents de cette rivalité d’un parti totalitaire, du dynamisme et de l’acharnement d’une police et d’une armée tenues en haleine.


Lorsque les membres de l’Organisation politique et administrative (O.P.A.) sont arrêtés et les cellules détruites, il s’en trouve toujours d’autres pour les remplacer et reconstituer un réseau. Cette ténacité tient, à la fois, à une détermination que nous entretenons par nos actes, qui engendrent un refus, définitif, du monde français tel qu’il se manifeste aux yeux des hommes de la plupart des douars, et par la faiblesse dont nous témoignons par rapport à la rigueur avec laquelle les fellagas exercent leur pouvoir et leur « justice » clandestine.


En effet, les membres de l’O.P.A. qui n’ont joué qu’un rôle subalterne, les internés au terme de leur séjour (parfois fort long), les individus relaxés par la justice ou l’administration pénitentiaire, les interrogés contre lesquels on ne possède pas de preuves, sont, généralement, remis, en liberté. Cette libération a un double effet : elle remet, en circulation, dans le pays, des hommes qui nous vouent des sentiments peu cordiaux, et elle rassure les autres. Les Musulmans sont, toujours plus ou moins, candidat à l’O.P.A. ou, au moins, prêts à obéir à ses agents, parce qu’en y participant, ils ménagent l’avenir, et servent leur ressentiment. La condition des internés n’est, d’ailleurs, pas de caractère concentrationnaire, surtout depuis qu’un certain nombre d’instructions ont été données, à ce sujet, à la suite des protestations exprimées dans la métropole. Ils sont coupés, évidemment, de leurs familles qu’ils laissent souvent dans le besoin, mais, ils sont - à certaines exceptions près - à peu près, décemment, hébergés et souvent nourris comme la troupe.


La formule consacrée est, même de dire que « le Musulman préfère être interné par les Français plutôt qu’être égorgé par les hors-la-loi ». Certains en déduisent que notre politique n’est pas assez ferme. Nous devrions -disent-ils - faire plus redouter nos sanctions que les populations ne redoutent les fellagas.


Logiquement, ils ont raison. Ils professent, avec un certain bon sens, que pas un individu torturé ne devrait être relâché, mais qu’il devrait être abattu, que tous les cadres de l’O.P.A. devraient, également, être supprimés et que, devraient, seulement, être remis en liberté, la main-d’œuvre des exactions et les contribuables du F.L.N. Cette logique est en marche, les faits aussi : sont « liquidés » les suppliciés irrécupérables ou devenus inutiles, les hommes contre lesquels aucune preuve ne peut être transmise à la justice mais que les autorités locales considèrent comme, particulièrement, dangereux, les chefs de groupe, les responsables principaux. La plupart de ces liquidations sont clandestines et sont, pour cela, désignées, sous le nom de « corvée de bois », corvée dont on ne revient pas… Elles ne sont pas déclarées, sous leur vrai jour, aux autorités supérieures, qui n’ignorent pas, cependant, ce qui se passe.


Si elles le tolèrent, c’est qu’au fond, cela entre souvent dans leurs vues, en dépit des notes de service les plus humanitaires et les plus modérées. Mais, les exécutants des besognes d’épuration, ont l’impression de faire leur devoir. Heureusement, aujourd’hui, encore, tous n’ont pas, de ce devoir, la même conception.


Bien qu’elle comprenne des « logiciens de la terreur », l’armée se sent mal à l’aise dans les fonctions qui lui sont imparties. Elle s’indigne, légitimement, qu’on lui impute des responsabilités, alors qu’elle est un instrument d’exécution. Certainement, ce n’est pas un instrument neutre, en raison des divers courants de tempéraments qui l’imprègnent et qui colorent son action. Mais, les événements sont portés par la logique des faits. Il n’y a pas de renseignements sans tortures, il n’y a pas d’opérations sans bavures, il n’y a pas de corps expéditionnaire sans racisme. Les responsabilités profondes semblent bien être celles des hommes de pouvoir qui ont fait choix d’une politique impliquant, évidemment, la violence et la torture. Il ne fallait pas se mette dans le cas d’en avoir besoin.


L’armée est le point de rencontre des intentions gouvernementales et de la réalité. Si elle assume les tâches qui lui ont été confiées, c’est, d’abord, parce que la perspective d’une pacification devenant une reconquête psychologique coïncidait avec les souhaits de la majorité de ses cadres. On ne saurait reprocher au corps des officiers d’avoir gardé des nostalgies impériales, celles d’un empire puissant et équitable dont la perspective vaut bien celle d’un Etat algérien qui serait abandonné au Front de libération. Les officiers du cadre d’active ont d’ailleurs, effectivement, pratiqué, chaque fois qu’ils le pouvaient, une politique de main tendue à l’égard des Musulmans ; et, grâce à leur force de caractère et à leur formation, ils ont infiniment mieux résisté que les hommes à l’influence du style colonial de beaucoup des membres de la communauté européenne.


Si, ensuite, l’armée assume ces tâches, non sans se poser des problèmes de conscience et de « praxis », c’est par légitime discipline de corps. Elle a souffert que le pays, qui se désintéressait de la guerre d’Indochine, ait pu lui reprocher de l’avoir perdue, alors qu’elle-même, a le sentiment que c’est la politique suivie qui en fut responsable. Aujourd’hui, l’armée ne veut pas être accusée d’avoir perdu l’Algérie. Là encore, depuis trois ans, tout est présenté comme si c’était par elle que tout serait sauvé ou que tout serait perdu. L’idée maîtresse était, au fond, que la pacification devait réussir du moment qu’elle était confiée à l’armée.

Or, la faute est, sans aucun doute, de laisser penser que le destin de l’Algérie est entre les mains de l’armée française. Ce serait faire bon marché des erreurs du passé, des réalités humaines locales, du cercle amorcé des haines et des crimes, des réflexes raciaux, des passions, des violences et des injustices inévitables que traîne, avec elle, toute opération de police et de guerre civile


L’armée et la torture


A l’égard de la torture, la position, officieuse, de la grande majorité des cadres militaires,

est la suivante :

Il est, infiniment, regrettable que l’armée ait été contrainte, par les circonstances, à emprunter certaines des méthodes que la France a imputées, comme crimes, à ses anciens ennemis. Il serait préférable que l’armée ne se compromette pas, elle-même, en faisant procéder par ses membres à des interrogatoires qui sont de la compétence des spécialistes (gendarmerie, P.J). Dans toute la mesure du possible, bien des cadres militaires souhaitent que les membre de l’armée se bornent à aller « aux résultats », auprès des officines de renseignements, afin d’en avoir le bénéfice, sans en avoir la responsabilité et le déshonneur.

Néanmoins, il y a des cas où cette division du travail -tâches impures et nécessaires, tâches nobles - ne peut pas être respectée, soit, parce que les services de renseignements militaires sont les seuls compétents pour connaître, traiter et exploiter une question, soit, parce que c’est une question de délais, de rapidité et qu’il faut travailler, sur-le-champ et sur le terrain, soit, parce que, par facilité pratique et par vanité de corps, on veut obtenir par soi-même, des résultats. Certains officiers supérieurs ne veulent pas, d’autre part, que leurs services de renseignements soient à la remorque des autres spécialistes.


Si l’on bannit, d’ailleurs, l’hypocrisie, on agrée mal la subtilité de la division des tâches.

Ne pas faire le travail par soi-même est, peut-être, moins une question de morale qu’une question de sensibilité. Il faut être franc. Si certains préfèrent se laver les mains, c’est à cause de la répulsion qu’ils éprouvent à ordonner ou à cautionner, directement, la torture.


Il est trop facile de mépriser les gendarmeries et les spécialistes de la police et de dépendre, cependant, des résultats qu’ils obtiennent.



A la recherche des justifications


Lorsque l’armée procède, par elle-même, elle invoque des justifications, qui sont, dans l’ensemble, celles-ci :


« Les rebelles et leurs complices savent ce qu’ils risquent. Les Musulmans ont le sens de la fatalité et l’unique respect de la force. La violence fait, naturellement, partie de leur univers. Le captif accepte, en lui-même, toutes les conséquences de sa défaite. Il nous mépriserait de ne point lui faire sentir que nous sommes les maîtres et qu’il nous doit les renseignements que nous lui arrachons. D’autre part, les atrocités rebelles légitiment nos méthodes. Néanmoins, nous nous renierions, nous-mêmes, si nous dépassions certaines limites et si nous étions corrompus par les méthodes de l’ennemi, puisque, ici, nous défendons l’homme et la civilisation… »


« D’ailleurs, on ne torture pas véritablement. On force à parler. Il ne faut pas hésiter à user de la contrainte, mais, il faut savoir s’arrêter. Après un interrogatoire, un prisonnier ou un suspect doit récupérer assez vite… Il ne faut pas se laisser enivrer par la passion du résultat, à n’importe quel prix. Ne pas se dire, systématiquement, que si l’on pousse un peu plus l’interrogatoire, on gagnera, mais, se défier de la comédie et la souffrance que jouent les interrogés… Il ne faut pas hésiter à faire peur et à faire souffrir, mais il ne faut pas mettre en danger l’intégrité physique de l’homme. Cependant, il faut se garder de toute faiblesse et de toute sensibilité coupables : ne pas oublier que nous ne passons à la question que des hommes qui ont quelques chose à se reprocher ou qui savent quelque chose d’intéressant. »


Le dernier point, précisément, est inexact. On est loin d’être, toujours, sûr de la culpabilité et de l’intérêt des révélations des interrogés. Bien des fois, on ne le sait qu’après, et il n’est pas rare qu’on ne le sache jamais.


Si l’officier de renseignements n’est pas extrêmement attentif, il est, vite, à la merci des initiatives des membres subalternes de son service, qui sauront le mettre devant le fait accompli. Il ne lui restera qu’à les punir ou à les couvrir. Un jeune officier d’active nommé officier de renseignements risque de voir se briser sa loyauté ou sa carrière.


Pour faire ce métier jusqu’au bout, il faut avoir le cœur bien accroché et la conscience bien décrochée. Les exigences du service submergent tout. Les sophismes vous guettent : « Au fond, il n’y a qu’une différence de fonction entre celui qui traite les prisonniers et les suspects et celui qui participe à l’opération qui permet de les appréhender. Il n’y a pas de différence de nature. Ce sont des rouages de la même machine ».


L’ultime justification est tirée, sommairement, de l’arithmétique : « Cela vaut la peine de torturer un homme pour en arrêter dix qui en tueraient cent. ». La force de cet argument est fallacieuse, car il ne repose que sur une série d’hypothèses gratuites, échafaudées, a priori, pour les besoins de la démonstration. Le renseignement a bien pour objectif de prévoir et faire échouer les tentatives de l’adversaire. Mais, c’est se faire beaucoup d’illusions que de croire que la torture est une recette magique. La torture nourrit la rébellion. Mettre n’importe quel moyen au service d’une opération de salut public, est une attitude défendable. Seulement, la destruction de l’O.P.A. n’est plus une opération de salut public quand les moyens employés ont pour effet, nous l’avons montré, de la renforcer. La sauvegarde de la communauté franco-musulmane, qui est la seule fin, est mise, au contraire, en péril.


Ce qui est grave actuellement, c’est qu’on passe à la question, un peu au petit bonheur, en vertu de ces prémisses, inavouées publiquement, mais, de plus en plus acceptées, que tout Musulman est complice s’il n’est pas coupable et que, c’est, donc, à lui de faire la preuve de son innocence. Le renversement de la preuve est le critère, même, du totalitarisme. S’il y a des erreurs, beaucoup s’en consolent vite, puisque les victimes « ne sont, après tout que des Arabes ».


De tout cela, les cadres de l’armée française ont, plus ou moins, clairement, conscience.

Le désarroi qu’ils éprouvent, aujourd’hui, les efforts que certains font, à l’échelon local pour réprimer les passions, pour enrayer la logique impitoyable des violences, des représailles et des vengeances, et l’intelligence pratique qu’ils mettent en œuvre pour faire concorder leur idéal et leur mission, témoignent de leur disponibilité pour une nouvelle politique, à partir du moment où l’on saurait leur en expliquer la nécessité et l’efficacité en se fondant sur leur sens de l’honneur et les exigences de l’avenir.


Car, il faut se croire bien sûr de l’avenir pour continuer à prendre la responsabilité du présent. Les moyens employés risquent, plutôt que de conduire à l’ «Algérie nouvelle »,

de corrompre les fins et les intentions qu’on invoque pour les justifier et de mener au pire.






IV- Ni monstres, ni saints


Par un paradoxe qui n’est même plus étonnant, c’est le parti dont les jeunesses diffusaient, lors de la propagande du Front Républicain, le thème : « Jeune ! ne deviens pas en Algérie, le mercenaire du colonialisme. Inscris-toi aux Jeunesses socialistes S.F.I.O », qui a, pour la première fois dans l’histoire française, mobilisé de vastes contingents de réservistes pour des opérations outre-mer, et qui a su, à l’égard de l’opinion, triompher de cette opération politique périlleuse. Au contraire, par un étrange retour des choses, c’est l’envoi des contingents et des rappelés qui a rendu populaire en France, une politique de « fermeté ».


Certains espéraient que l’envoi du contingent susciterait une opposition nationale aux opérations en Algérie .


On ne pouvait, cependant, fonder, sérieusement, cette spéculation, ni sur la maturité politique du pays, ni sur la connaissance des problèmes d’Afrique du Nord par une opinion souvent mal informée et mystifiée, ni sur la réflexion morale d’une jeunesse manquant d’exemples et, légitimement, indignée par les atrocités des rebelles qui perdaient, ainsi, la partie psychologique en France, ni sur une solidarité mythique avec les prolétariats d’outre-mer, ni sur les mots d’ordre des partis de gauche, puisque la S.F.I.O. était hors concours, les petits partis, sans audience, le parti communiste, traditionnellement, maladroit et inefficace et bientôt discrédité par la Hongrie.


De « l’Internationale » à « la quille »


Aussi, ne pouvait-on fonder sur rien d’autre que sur l’attente de réflexes égoïstes, la spéculation que les jeunes Français protesteraient. Il est normal que les ressorts peu honorables produisent des résultats peu satisfaisants. Les flambées d’opposition exprimèrent plutôt la répulsion. C’est pourquoi leur exploitation politique fit long feu.

En Algérie, les hommes pensent, avant tout, à la libération, c’est-à-dire, au retour, sain et sauf, aux libertés civiles. Ils ne se sentent pas opposants à la politique algérienne.

Leur position est schématisée par le thème : « Casser tout ou abandonner tout, mais en finir ». Il est vrai que certains sont arrivés en chantant l’Internationale. Mais, ce n’était pas l’Internationale pour la plupart d’entre eux. C’était, sur une musique révolutionnaire, en attendant l’air des lampions, l’air provisoire de La quille viendra

Le chant n’exprimait que leur entêtement à protester et leur furieuse envie de ne pas aller en Algérie « perdre du temps et risquer sa vie ».


Mécontentement et propagande


Il n’y avait pas de dérobade possible. Ils ont dû s‘adapter. La perspective de servir la pacification ne leur avait jamais souri. Mais, ils n’avaient pas d’échappatoire. Ils déclarent bien que leur ligne de conduite fut de « ne pas faire les malins » . Aucune opposition politique n’était apte à soutenir des protestations vigoureuses, à canaliser, en l’utilisant, le mécontentement général. Dès lors, ce mécontentement se retourna. Ce ne furent plus les autorités françaises qui en furent l’objet.


En général, les soldats rendirent les Algériens musulmans, responsables de leur départ

et de leur séjour. Il faut, toujours, des têtes de Turcs, aux mécontents. La plupart du temps, les familles haïrent, également, les Algériens, de leur arracher leurs fils et de les menacer.


La propagande fut caricaturée, aussitôt que subie. Au cours de séances d’informations sommaires sur l’Afrique du Nord, les responsables avaient pris soin de distinguer les « hors-la-loi » et les populations. Mais, cette distinction n’avait retenu l’attention que de quelques garçons dociles et appliqués. La plupart des autres - qui mêlaient, complètement, les affaires politiques des trois pays d’Afrique du Nord - ne faisaient pas de détails et jugeaient en vrac. On envoyait ces garçons, maintenir l’ordre. On leur proposait de bonnes raisons pour partir. Il s s’en emparaient, avidement, et ils en ajoutaient. Un homme n’est pas en paix avec lui-même s’il ne donne l’illusion d’avoir des justifications profondes pour risquer de tuer et risquer de mourir.


L’ambiance des départs, l’habitude de la discipline militaire, les précautions prises, l’influence des cadres subalternes dont les réflexes colonisateurs de petits bourgeois et les habitudes d’obéissance et de fermeté de soldats de métier, étaient, depuis longtemps, formées, le réveil du racisme, l’exaltation entretenue par les hommes voulant se masquer leurs inquiétudes, la poursuite du travail de propagande, permirent la transition de la vie de garnison à celle de corps expéditionnaire.


Arrachés aux satisfactions et à la sécurité de leur vie, les hommes se sont, naturellement créé des compensations pour faire face à leur désarroi. L’histoire de l’évolution des hommes des contingents, c’est l’histoire de cette recherche inconsciente de compensations psychiques et d’une dégradation de l’esprit dont, sans aucun doute, ils sont très largement irresponsables.


Le creuset algérien


A l’arrivée, la révélation d’une supériorité française de droit racial fut l’un des facteurs qui jouèrent, le plus, sur les jeunes Français qui appartenaient, dans leur immense majorité, aux classes moyennes et subordonnées. Ils trouvèrent des hommes d’une condition inférieure à la leur, par situation économique, d’une part, par condition raciale, d’autre part. Ils acquirent, tout d’un coup, un rang, à leurs propres yeux : celui que leur conférait leur caractère d’Européens et celui que leur conféraient, leur mission et leur tenue de combattants. Les hommes furent sensibles à cette jouissance dès les premiers jours.

Ils constatèrent d’un coup, comment il était habituel que l’Européen traite l’Arabe, comment le sous-officier rengagé s’adressait aux musulmans. Le mimétisme fit le reste.

Le dépaysement joua, aussi, un rôle important pour des hommes auxquels la vie laborieuse avait si rarement, ou jamais, donné l’occasion de voir du pays ; intérêt de découvrir des villes et des terres ignorées ; très forte impression produite par le spectacle des réalisations européennes. Ils saisissaient, d’un coup, que le terme d’ « Algérie Française » semblait bien correspondre à quelque chose, et la propagande, au début, trouvait, d’autant mieux, ses preuves que les hommes débarquaient sur un littoral très moderne, dans de grandes villes d’allure française, cantonnaient d’abord dans les zones de colonisation, prenaient contact moins avec l’Algérie profonde qu’avec ce paravent méridional de paysages urbains et ce paravent provençal de paysages ruraux que font à l’Algérie farouche et arabo-berbère, les chapelets des enclaves côtières et des premières plaines inférieures.


Les villages où ils se trouvaient, d’abord, ressemblaient à ceux d’une province française.

Il y avait bien les musulmans dans les rues, et leur minaret doublait, parfois, un clocher, mais ils vivaient séparément, dans des douars, ou des entassements plutôt misérables dont le spectacle alimentait le mépris plus que la pitié.


Pour l’instant, les Musulmans étaient, seulement, des figurants dont ils ne savaient trop que penser. La peur des attentats, la défiance envers l’Arabe, accrue par toutes les précautions et consignes, les retinrent d’avoir beaucoup de contacts personnels. Ils apprirent, surtout, à les écarter des convois ferrés et routiers et des cantonnements. Ils ne se familiarisèrent, un peu, qu’avec les enfants et les adolescents, qui, dans toutes les petites ville d’Algérie, tournent autour des militaires et leur demandent souvent, non sans malice : « Alors ! la « quille », c’est pour quand ?…. » Le petit peuple algérien a bien compris la mentalité des soldats français.


L’accueil européen aux troupes françaises fut rarement réservé, mais, presque toujours chaleureux, surtout dans les régions éprouvées ou menacées. Aucun des hommes ne put être insensible à ces acclamations, aux foules délirantes applaudissant les défilés des renforts et leur jetant des brassées de fleurs, à ce fait d’être accueillis par des compatriotes, comme des sauveurs, à ce sentiment d’incarner, à la fois, la parade, la valeur et le salut.


Il y avait les jolies filles d’Algérie qui leur faisaient fête et qu’ils pouvaient parfois, retrouver, après la « soupe », au « paséo » du soir, jusqu’à l’heure du couvre-feu et de l’appel, et, avec lesquelles, dans ces petits villages provençaux, ils pouvaient, même, danser quelques fois, en fin de semaine. Dans certaines fermes et dans certains villages, il y avait bien quelques colons rogues ou de mauvais caractère, mais, dans la plupart des cas, les Européens se dépensaient en séduction et en gentillesse, en même temps qu’ils mettaient, à leur façon, « les petits gars de France, bien braves, mais, peut-être, pas très bien informés, au courant de la situation algérienne, de leur travail et de la mentalité des « ratons ».


Lorsque les soldats partirent en opération ou s’enfoncèrent dans le bled, une nouvelle mentalité collective était en voie de formation.


Avec les rappelés, les mécanismes furent semblables, mais, ils furent portés à une intensité plus grande, en général. Au départ, quelques mouvement tumultueux, mais, jamais révolutionnaires. Ils affichaient une volonté d’indiscipline qui était de l’antimilitarisme français et non une opposition à la politique algérienne ; de même, le goût fréquent du débraillé était une façon de protester contre l’uniforme, le slogan « rappelez-vous que nous sommes des rappelés » de protester contre l’obéissance inconditionnelle, mains non un refus d’accomplir les tâches qui les attendaient.


Depuis deux ans, maintenant, les renforts et les relèves se succèdent, se coulent dans le moule, ne veulent pas se sentier longtemps inférieurs aux anciens, adoptent le ton et font ce qu’il faut pour en avoir le droit.


Le mépris de l’adversaire


Le bled, les postes dans les djebels, la vie sur les pitons, les camps sur les plateaux, les opérations à travers plaines, maquis, crêtes et ravins, ce fut, pour les soldats de l’armée

de pacification, beaucoup d’inconfort et de fatigue, quelques risques, et la naissance du sentiment de leur pouvoir sur les musulmans : celui de tenir en respect, de fouiller, d’arrêter, d’humilier.


Des nouvelles conditions de vie, des risques, de la puissance que donne le port des armes,

de la peur des populations musulmanes, naquit la vanité de celui qui vit « à la dure »,

qui connaît quelques aventures et qui entend bien en tirer un prestige personnel. Le style sentimental et démagogique de la propagande, de la presse et des discours officiels ne fit qu’accentuer ces dispositions des hommes.


Les opérations, ce fut aussi, sans parler des embuscades, quelques mauvaises surprises, quelques pertes, un lot bien naturel de peurs et l’appel à cet étrange alliage de sentiments qui permet de les surmonter ; les sentiments nobles tels que la solidarité avec les camarades, le goût du service bien fait, comme les sentiments troubles : l’affirmation de soi, la haine de l’ennemi, le désir de jouer « les durs ».


Ce qui fut, particulièrement, dépravant pour les hommes, dans beaucoup de ces combats algériens, ce fut notre supériorité, elle-même et ce mépris permanent de l’adversaire qui en fut la conséquence. Il s’agit, ici, évidemment des grandes opérations et non pas des coups de main ni des embuscades qui impressionnaient d’ailleurs, infiniment plus les participants. Les hommes jugèrent extrêmement lâches, les hors-la-loi, parce qu’ils étaient déroutés par les tactiques de la guérilla. Pour eux, le fellaga est le tueur ou l’embusqué ou, encore, l’un de ceux qui viennent, en force, attaquer une ferme isolée ou un petit détachement. Les dérobades permanentes de l’adversaire lorsque les forces françaises cherchent le combat sont pour les hommes, la preuve d’une mentalité de bandits plus que de soldats, alors que c’est, seulement, l’expression logique de la guérilla, la seule tactique permise à celui qui n’a pas la force matérielle. Lorsqu’on a choisi de détester, de mépriser, on trouve, toujours, de bonnes raisons. Celui qui accable le fellaga quand il refuse le combat, le déteste plus encore lorsqu’il se bat jusqu’à la fin.


Tout l’effort du Front est de donner l’impression d’une organisation et d’une discipline et de faire respecter les combattants comme les représentants d’un embryon d’Etat. Tout l’effort des dirigeants et des exécutants français est d’empêcher qu’on ne reconnaisse aux rebelles, même la qualité de « partisans ». Et, sans doute, les objectifs de la propagande française sont-ils atteints, lorsqu’un rebelle capturé demande, « en tant qu’officier de l’ « Armée de libération nationale », les égards dus à son rang et que cette symbolique et orgueilleuse exigence lui vaut d’être plus maltraité qu’un pauvre bougre. C’est aussi, le mépris de l’adversaire uni à la furieuse libération des angoisses éprouvées qui conduit à manquer, après le combat, à la pitié et au respect dus à des êtres humains, impuissants et désarmés. On pourrait faire un affreux recueil des brutalités et des insultes qui marquent trop souvent les fins d’opération.


Ce qui fut dépravant, en second lieu, pour beaucoup de soldats, ce fut de découvrir un jeu de satisfactions spéciales qui s’offrent comme des compensations à l’homme qui fait la guerre (exercice de la haine, goût de la puissance, orgueil du combattant) sans, pour autant, faire vraiment la guerre, ni payer beaucoup de leur personne. Les accrochages ne sont pas aussi fréquents qu’on l’imagine, ni les effectifs au contact, bien importants. Combien de soldats ayant servi en Algérie, ont-ils jamais vu un rebelle avoué ?


Dans la grande majorité des régions, l’armée ne fait la plupart du temps, qu’un travail de surveillance et de police. Les hommes ont beaucoup plus l’habitude des contrôles et des brimades que des combats. Leurs réactions se calquent sur leur tâche. A travail de policiers, mentalité de policiers.


Cependant, si le fait statistique est que le pourcentage de chances de revenir, sain et sauf, est énorme, le fait d’ambiance qui est le plus sensible est l’absence générale de sécurité. L’impression d’un risque permanent ne conduit pas à des précautions permanentes, sinon les premiers temps. Elles constituent une telle servitude que beaucoup y renoncent et - tout en conservant leur tension nerveuse - les remplacent par le pari d’échapper au pire. Lorsqu’ils craignent de perdre leur pari, ils tombent dans des crises de désarroi et de violences.


Simultanément, un dangereux relâchement résulte de l’habitude de la répétition des mêmes manœuvres, de l’impression de la vanité du travail militaire effectué (tant d’opérations sans résultat, de surveillances et d’escortes tranquilles). De plus, le mépris de l’adversaire qui fait écarter l’imagination de son intelligence tactique et de sa combativité, est néfaste chez les hommes, criminel chez les cadres : c’est une cause importante des pertes françaises.


Ainsi, le climat d’incertitudes et de surprises de la « guerre »d’Algérie qui exigerait une attention permanente qu’ont rarement soutenue les hommes des contingents, a développé en eux une rageuse lassitude engendrant à la fois l’imprudence et le goût des excès.


Enfin, les hommes ne se font pas d’illusion sur le rôle des populations. Leur bon sens leur enseigne, aisément, que ce silence, cette force d’inertie, sont les signes d’un soutien tacite de la rébellion.


L’instinct de conservation, le racisme, les impulsions de vengeance, le fait de rendre responsables les Algériens de la vie qu’ils mènent et des risques qu’ils courent, animent une logique simple.



La tentation de la répression


L’aboutissement des métamorphoses psychologiques du soldat français serait sa préférence marquée pour les tâches de répression sur les tâches de pacification. A constater ce qu’il voit chaque jour, il ne croit pas que ces dernières réussissent. La pacification que l’armée poursuit, depuis trois ans, lui paraît, non seulement, inefficace mais, aussi, dangereuse pour sa propre vie. C’est le plus important reproche qu’il lui fait. Ménager les populations, renoncer, volontairement, aux facilités du tir de préparation, c’est rendre plus risqués chaque abordage de gourbi, chaque progression dans un pays raviné et coupé.


Pourtant, si ces soldats ne sont pas des saints, il ne sont pas des monstres. Ils libèrent, chaque fois que c’est possible, la charge d’agressivité et de brutalité que chaque homme porte en lui, mais, ils sont capables, aussi, des attentions les plus touchantes pour les enfants des douars, des dévouements, les plus réels, pour les populations qu’ils protègent, des émotions les plus sincères lorsqu’ils ont l’impression que le climat est bon, qu’ils y sont bien accueillis et que les Arabes ne sont pas « comme ailleurs » ou « pas comme les autres ».. Qu’un incident se produise, qu’un camarade soit frappé, que l’atmosphère se tende et ils changent, d’un coup, comme le vent sur la mer. Ils ne connaissent plus rien, et mieux vaut alors ne pas leur laisser la bride sur le cou.


Mais, ce qui les porte à la répression, ce sont les circonstances, ce n’est pas une conviction profonde. Ils ont, seulement, le sentiment que si l’on veut « garder l’Algérie », il n’y a pas d’autre moyen et ils n’ont pas tout à fait tort. Comme ils ont l’impression que la France ne cédera plus et qu’il leur serait pénible de savoir que tous leurs sacrifices auraient été inutiles, la répression aurait, à leurs yeux, la radicale vertu de régler l’affaire.


Ce qui a précédé ne fut, souvent, qu’un tableau de la mentalité collective dominante.

A ce titre, il est, naturellement, injuste pour tel ou tel individu ; mais il dépeint, cependant, le « climat » humain de la pacification versant français. Il faut savoir pourquoi certains peuvent déclarer que le moral de l’armée française est « bon » et quelles réalités recouvre cet optimisme.



Les ombres et les clartés


Il fallait faire ce tableau, si navrant qu’il fût. C’est un diagnostic du moral moyen de l’armée de pacification. Il est inquiétant. Il est bien résumé par ce qui vient, si souvent,

sur les lèvres des soldats français : « Je n’ai rien à en f… de leur pacification ». Que ces soldats n’aient ni la foi dans la méthode, ni l’allant qui rend plus léger le risque du sacrifice, donne toute la mesure de leur profond scepticisme politique. Le jugement des hommes est sans doute, le bon : il n’y a attendre de victoire complète qu’en choisissant délibérément la répression. Mais, ce que peuvent souhaiter des hommes irresponsables dans le climat délétère de la guerre larvée, est-ce que des chefs politiques responsables de la France, de son honneur et de son avenir, pourraient aussi, le vouloir, en comptant que le pays, influencé par la mentalité des anciens soldats d’Algérie, ne protesterait guère ?


Injuste pour les individus, ce tableau doit être nécessairement retouché. Il y a, en premier lieu, un lot de garçons dociles, appliqués et corrects, qui ont foi dans la cause qu’ils servent, sans cependant, tomber dans l’excès. Ils doivent, en général, cet équilibre, aux exceptionnelles vertus de leur tempérament et à la chance qui leur a épargné l’accomplissement de certaines missions.


Il y a, aussi, nombre d’hommes lucides qui se défendent contre les passions, mais, acceptent l’Algérie comme une parenthèse dans leur vie, en attendant la libération à laquelle ils souhaitent seulement parvenir, les membres intacts et les mains pures. Plus rares, peut-être, sont ceux qui ne se sentent pas capables de ce détachement égoïste, ceux pour lesquels l’expérience algérienne est devenue une leçon capitale qu’ils ne pourront, ni ne voudront oublier, et qui ressentent ce drame comme un drame personnel au sein duquel ils veulent, cependant, garder les yeux ouverts. Leur honnêteté s’exprime par un dévouement à toute épreuve, par leur influence modératrice, partout où ils sont, par leurs efforts permanents d’intelligence des populations et des situations. Mais, dans le climat algérien, ils ne peuvent pas grand chose. Ils peuvent seulement -lorsqu’ils en ont le courage - confier l’intolérable de leur expérience à leurs lettres : ce sont de celles-là qui ont été publiées comme témoignages d’appelés et de rappelés.


Une large minorité sent, d’autre part, que certaines limites ne peuvent être dépassées,

Mais, les hommes qui la composent, ont une sorte de pudeur à l’avouer, à eux-mêmes et aux autres, et ils se réfugient dans une attitude forcée de « casseur ».


De temps en temps, enfin, chez les hommes les plus instinctifs et passionnés, chez les soldats les plus épais, il y a des éclairs de lucidité : « Si on faisait ça chez nous, tu sais qu’on ferait comme les bougnouls : on deviendrait mauvais, nous autres, aussi ». Mais, il y a toujours quelque autre pour donner une réplique dans le ton suivant :

« D’abord, on n’est pas des crouilles. Et puis avec eux, il ne faut pas y aller avec le dos de la cuillère, sinon c’est tout sourire et puis ça vous poignarde dans le dos. Faut s’y prendre avec eux, comme ils font avec leurs bêtes ». Le racisme s’alimente de tout et les soldats de souche paysanne, en particulier, ont remarqué combien les Arabes étaient durs avec leurs animaux, sans comprendre que la misère de la bête accompagne en général celle de l’homme.

Ce qui est curieux, c’est que ce racisme ne semblait, souvent, attendre qu’une occasion de se diluer. A partir du moment où les soldats avaient l’occasion de connaître un peu des musulmans, ils perdaient beaucoup de leurs préjugés. Et, parmi les musulmans qu’ils apprenaient à connaître, il y avait d’abord, les prisonniers et internés militaires (« P.I.M. »). Lorsqu’ils les arrêtaient et les gardaient, ils étaient, d’abord prudents et brutaux. Mais, souvent, les « P.I.M. » étaient utilisés à la construction ou à l’aménagement des cantonnements, en commun avec des équipes de soldats. Dès lors qu’ils se trouvaient, ensemble, sur un chantier, les barrages raciaux tombaient assez vite. C’étaient des terrassiers ensemble, des maçons ensemble, des charpentiers ensemble. A l’égard des prisonniers, ils avaient, même, tendance à devenir imprudents, en étant familiers et indulgents. Mais, ces détentes ne pouvaient être que les éclaircies d’une lumière trouble tant la puissance du « climat » entraînait les hommes à retomber dans l’ornière au moindre incident. Et, il est bien vrai que ce n’est pas à l’occasion d’une guerre raciale opposant en permanence, violemment ou sournoisement, deux communautés, qu’on peut espérer un dépérissement des racismes.


Tels qu’ils sont, ils sont profondément attachants dès qu’on vit avec eux et que l’on comprend les forces simples qui les guident. Quels qu’ils soient, on peut toujours beaucoup attendre de chacun d’eux, à titre personnel si l’on sait user du ton et des mots qui conviennent. Ces hommes jouent chacun leur personnage. On n’insistera jamais assez, sur le poids de leur passé, dans ce jeu, et sur l’importance d’une espèce de cabotinage.


Les hommes deviennent, d’ailleurs, vite ce que les cadres acceptent qu’ils soient ou ce qu’ils les font devenir. En luttant contre les passions malsaines, on peut obtenir, peu à peu, que le goût de la répression cède la place au goût du risque. La modération dans les actes marche de pair avec la valeur au combat. Leur donner l’une et l’autre est la seule tâche digne d’un responsable d’hommes, en Algérie. De mauvais mercenaires à la peur, au mépris et à la détente facile, on peut faire une équipe de combat dont la santé mentale et le sens sportif soient les meilleurs garants d’une conduite mordante envers l’ennemi armé, correcte envers les populations et les vaincus. Peut-être, en perdant leurs passions troubles, les hommes perdront-ils la foi. Ce serait alors qu’elle ne valait pas grand-chose.


***


S’il y a une leçon politique à tirer des enchaînements qui ont conduit des contingents peu enthousiastes à devenir des soldats prêts à tout, c’est de ne pas faire confiance aux impulsions passionnelles d’un pays.


L’opinion des masses tient pour beaucoup aux influences qu’elles subissent et aux mots d’ordre qu’elles reçoivent à propos. On les oriente très facilement. Les théoriciens de l’avant-garde et de l’encadrement du prolétariat le savent et en tiennent compte, eux, depuis longtemps. S’il en était besoin, l’Algérie nous le prouverait, de nouveau. C’est le climat, l’encadrement et la propagande qui ont permis, en s’appuyant sur quelques mécanismes psychiques, de faire de jeunes Français libéraux et peu militaristes, les soldats de « l’armée de pacification » et qui, demain, plus facilement encore, en feraient les soldats d’une armée de répression. Aux petits échelons, l’expérience personnelle enseigne que c’est la volonté du chef qui est décisive et qui donne le ton de l’action d’une petite unité.


Réciproquement, on est en droit d’espérer que d’autres volontés, d’autres cadres, d’autres objectifs, permettraient d’obtenir l’adhésion des masses. La leçon politique de pacification, c’est la confirmation du rôle capital des équipes et des personnalités. Celles-ci ne changent, certainement pas, le cours général de l’histoire, pas plus qu’aux petits échelons, elles ne peuvent modifier les données globales, mais, selon ce qu’elles sont et ce qu’elles veulent, elles peuvent donner un autre visage, un autre contenu humain, un autre sens politique aux années contemporaines.






V- Les Limites de la Pacification


Un article publié dans Contacts (édité par le bureau psychologique de la Xème région - avril 1957) émanant d’un capitaine commandant de sous-quartier, dont le nom n’est pas donné, et intitulé « Observations sur la pacification en Grande Kabylie », est un aveu continu des buts de « guerre sociologique » et, donc, de reconquête totale poursuivis par notre politique. La terminologie n’est pas officielle et la rédaction de Contacts a pris soin de le préciser - mais elle est extrêmement révélatrice de l’esprit dans lequel la pacification est conduite, d’autant que cet article a reçu un accueil très favorable de la part du corps des officiers de l’armée française d’Algérie .


Le plan d’action, comparé aux résultats, fixe bien les objectifs et les limites de la pacification. Les grandes lignes de ce plan étaient, d’abord, de reprendre contact avec la population et de la contrôler, ce que le capitaine estime, à peu près, réalisé. Le premier point était de « détruire ou de chasser les grosses bandes rebelles » : « Il ne reste plus que des débris de bandes incapables d’action en force. Il n’en reste pas moins que ces résidus de bandes, en raison de leurs effectifs réduits, sont, justement, les plus difficiles à traquer, et leur élimination définitive ne pourra être réalisée qu’avec la collaboration active de la population »

« Rallier la population » était précisément, le point suivant. Cela consiste « à découvrir en son sein, la minorité qui nous est favorable puis, à l’utiliser pour détruire la minorité hostile et pour contrôler la majorité neutre ».


A une exception près, au printemps de 1957, le capitaine reconnaissait que cet objectif n’avait pas été atteint. Il avait échoué, du fait qu’il était parvenu « à la ligne principale de résistance (de la population), ligne caractérisée par un attentisme forcené qui n’avait pu être réduit ». « Si nos bataillons quittaient, aujourd’hui, la zone opérationnelle de Kabylie, les choses ne tarderaient pas à retourner à leur état antérieur, alors que le but que nous cherchons est, au contraire, de partir, mais en laissant la région aux mains d’une élite kabyle capable de la tenir pour nous » .


Ainsi, si on ne purge le pays de l’opposition, non seulement armée, mais politique et de son attentisme lui-même ; si on ne « rallie » pas, on ne peut pas partir. On imagine mal la venue des temps où ces ambitions de ralliement seront réalisées. Nous réussissons à faire une occupation, non une véritable pacification. Combien de temps devrons-nous prolonger cette occupation ? A cette question, beaucoup de cadres répondent : « Très longtemps, mais, tant mieux : cela nous assure que, pendant tout ce temps, la France sera encore, en Algérie.


Le sophisme serait-il plus un péché de militaire qu’un péché intellectuel ?


A vrai dire, dix ans, c’est effectivement, à peu près, ce que les cadres militaires considèrent comme le délai nécessaire pour mener à bien leur tâche de reconquête sociologique, en restant dans la voie actuelle, c’est-à-dire, en refusant, à la fois, une répression systématique et les conditions d’une véritable solution politique. N’est-ce pas la poursuite de l’utopie ?


Pour améliorer la situation, le capitaine de Kabylie souhaite une meilleure adaptation des unités à leur tâche (équipes de propagande et d’action politique), d’une part, et plus de fermeté envers les populations, d’autre part.


En matière de propagande, le capitaine estime que « nos succès ne sont pas habilement exploités… Dans les jours qui ont suivi la capture des chefs du F.L.N., nous aurions dû,

dit-il, présenter à la population, des actualités filmées les montrant enchaînés. De même, chaque hors-la-loi rallié devrait être exhibé dans les douars, - ce qui est, déjà, pratiqué…lorsqu’il y a des ralliés, - ainsi que les prisonniers bien traités (sic) ; des représentants de la population devraient être conduits par nous, sur les lieux d’un engagement, afin de leur faire dénombrer les corps des ennemis abattus. A quoi serviraient nos succès s’ils restaient ignorés de la population ou seulement connus de façon abstraite ? ».


Ce paragraphe rassemble tous les arguments de la politique de triomphe par l’exemple.

On exploite les cadavres pour frapper les esprits. Mais, on créée aussi, des héros et des martyrs. Et si l’on conduisait les populations sur les lieux de nos exploits, elles constateraient, peut-être, qu’il n’y a pas que des hors-la-loi qui sont tués. Lorsque les internés sont bien traités (après avoir parlé, bien sûr), les populations le savent puisque chaque famille s’inquiète des siens. Lorsqu’ils sont liquidés, elles le savent aussi. Il y a ceux qui reviennent et racontent les traitements qu’ils ont subis, les bons comme les mauvais, et ceux qui ne reviennent pas. En même temps que nos succès, nos fautes sont connues.

Il y a plus de sujets de craindre les conséquences que les insuffisances de publicité de nos actes. Si nous croyons à la valeur de l’intimidation, nous avons nos chances. Si nous croyons, plutôt, au danger de l’indignation, nous courons de gros risques. Il ne faut pas trop miser sur la lâcheté des populations, ni sur leur goût de la soumission.



Les thèmes de la propagande


Le capitaine place, également, son espoir dans une propagande renforcée. Il est certain qu’on pourrait améliorer les techniques de la propagande. Mais, sera-t-elle plus efficace si l’on n’en change pas les thèmes et l’esprit, qui sont, actuellement, les suivants :

« La religion islamique enseigne à ne point tuer et à se soumettre au destin. Le destin de l’Algérie c’est la France. Les fellagas trahissent cette religion. » Que les Européens invoquent le Coran - dont les équivoques permettent toutes les interprétations et tous les opiums - doit plus irriter que séduire les populations ! C’est le dérisoire appel à la vieille sagesse résignée des Musulmans.


« Les chefs rebelles trahissent en dépensant à l’étranger, l’argent de vos collectes, tandis que vous souffrez des exactions ; les rebelles se combattent les uns, les autres : « Les chacals se mangent entre eux ». Ces discrédits, maladroitement, jetés peuvent-ils battre en brèche , le prestige des clandestins, que la population connaît bien puisqu’ils vivent parmi elle ?


« La France construit, le fellaga détruit. » Trop nombreux sont les Musulmans dont la misère est grande ou qui ont à se plaindre de la pacification pour que ce thème obtienne un effet de masse.

L’image du « fellaga-sauterelle » est bonne, mais, les populations ont assez de bon sens pour ne pas attendre d’une résistance traquée qu’elle ait les moyens de construire. Il y a temps pour tout. Le « Front » en est à celui des liquidations et des promesses.


« Il n’y a plus d’espoir pour la rébellion, la France ne cédera pas.» Par ce thème, on se flatte d’inciter les populations qui ont besoin de paix, à « cultiver leurs champs » ; de leur ôter le sentiment qu’elles ménagent l’avenir en aidant les rebelles. C’est, certainement, l’un des thèmes qui pourrait le plus porter, car il fait écho à une lassitude certaine des populations et à leur soif de paix. Mais, n’y opposent-elles pas l’espoir que l’usure de la rébellion soit plus lente que l’usure de la France ?


« L’armée française veille. » Ce slogan se concilie, à vrai dire, assez mal avec le manque de protection dont souffrent les populations. Il est même, parfois, tourné en dérision, non seulement par les faits, mais, par les rebelles qui collèrent le papillon « L’armée française veille », sur le lieu même de leurs exactions ou de leurs crimes.


Cette propagande s’inscrit, ainsi, dans le cadre de la reconquête morale et non d’un renouvellement politique. Elle ne saurait, donc, porter de fruits parce que c’est une propagande conservatrice et défensive. Les populations ne comprenne pas « pourquoi, si les Français sont sincères en déclarant qu’ils ne veulent plus que ce soit comme par le passé, ils ne font pas comme au Maroc et en Tunisie. » C’est une remarque qui vient vite aux lèvres des Musulmans avec lesquels on parle librement.


A l’égard des rebelles, eux-mêmes, la propagande est orientée de façon à obtenir des redditions : « Rends-toi, la France pardonne. » On intervient, également, auprès de leurs parents et amis pour les influencer. Mais, il est bien entendu, comme le précise le capitaine de Kabylie, que « la preuve de la sincérité du repentir est à la charge du coupable et qu’elle consiste à dénoncer ses chefs et ses complices. » Or, il y a bien des fellagas qui abandonneraient les maquis, par lassitude ; mais, de là à trahir leurs compagnons, il y a un pas qu’ils ne peuvent franchir parce qu’il leur en coûterait la vie ou qu’ils seraient obligés de s’engager dans les troupes de pacification.


Aussi, la campagne de ralliement obtient-elle des résultats très peu importants en nombre, très peu efficaces au point de vue renseignements. Lorsqu’un rebelle rallié se révèle un bon agent de renseignements, on estime que c’est, en général, à la suite d rivalité de bandes ou de personnes.


On cherche aussi, à susciter une contre-clandestinité prenant ses mots d’ordre auprès des autorités françaises et les diffusant parmi la masse comme s’ils émanaient de la réflexion personnelle des Musulmans eux-mêmes, afin qu’en perdant leur caractère officiel, ils y gagnent en audience et en adaptation.


C’est la « propagande chuchotée », destinée à faire un contrepoids psychologique à celle du Front. Les commandants de territoires militaires sont sollicités de découvrir des hommes sûrs afin de les envoyer suivre des stages de formation spéciale. On espère pouvoir en faire ensuite, également, des agents de renseignements.



Les « zones d’action intensive »


On fonde, enfin, des espoirs sur les « zones d’action intensive. » Deux réalités assez différentes, se trouvent, sous ce titre. En premier lieu, la création, en Algérie, de zones où la France appliquerait toutes les réformes qu’elle projette, afin de démontrer, concrètement, ses intentions et sa bonne foi, en montrant ce que pourrait être l’ « Algérie nouvelle », et, afin de séduire, par cet exemple, les populations de l’ensemble du pays. On conçoit mal quels seraient le statut politique et la vie pratique de ces enclaves et quelles raisons présideraient à leur choix. Enfin, ne serait-ce pas mettre le reste de l’Algérie au supplice de Tantale, puisque nos moyens financiers et la réalité politique algérienne ne nous en permettraient guère l’extension ?


Dans un second sens, réaliste, la zone d’action intensive est celle dans laquelle - en plus des moyens implantés dans le secteur - des forces militaires importantes, des services spéciaux d’action psychologique, des services de réalisations matérielles, sont mis en œuvre pendant une période donnée afin de purger le pays des bandes et de liquider l’organisation clandestine d’une part, et d’endoctriner les populations en améliorant effectivement, leur sort par des travaux divers, d’autre part. Ces efforts sont en cours dans certains secteurs, et l’on projette de les appliquer par rotation dans l’ensemble du pays.


Il y a entre ce système et la pacification telle qu’elle est, habituellement conduite, une simple différence de degré et non de nature. Ce sont les missions de secteur et les missions opérationnelles portées à une puissance supérieure.


Certaines zones expérimentales, à forte densité de troupes, ont, déjà, connu des expériences de ce genre, et l’exemple invoqué par le capitaine de Kabylie, concernait l’une d’entre elles. Qu’on ne se fasse donc, pas trop d’illusions sur la réussite durable d’un tel système.


Pendant la période d’action, les populations seront, apparemment souples, mais, au départ des troupes supplémentaires, la clandestinité retrouvera, sans doute, facilement, son pouvoir et les groupes armés immigreront à nouveau.



Correction et rééducation


En fait, le contenu de cette vaste campagne de ralliement est révélateur : on en est resté aux rapports de tuteur à mineur entre Français et Nord-Africains, et, c’est, précisément, ce genre de paternalisme qui a fait faillite.


A travers le raisonnement du capitaine de Kabylie, la logique du système mène, peu à peu, au souci de fermeté : « pour que la minorité (qui nous est favorable) ose se prononcer, il faut que les rebelles que nous découvrons, nous-mêmes, soient punis de façon exemplaire…, durement, sur les lieux où (leurs crimes) ont été commis… »


Le capitaine nous apprend que pour se faire obéir dans sons sous-quartier, il a l’habitude d’infliger pour telle ou telle infraction à ses ordres (déplacements sans autorisation, par exemple) telle ou telle « punition . » Dans le registre des punitions, il nous signale : amende, passage à tabac, sermon, corvée. « Les habitants du douar, ajoute-t-il, ne peuvent manquer de remarquer que tel village est tenu durement, tel autre, sévèrement, tel autre, encore, mollement. Au total, notre action leur semble inspirée par l’humeur du moment, alors que nous devrions leur donner l’impression d’une action concertée… » Aussi, regrette-t-il l’absence d’ «un code sommaire d’infractions et de sanctions qui constitue une des plus graves lacunes de notre mission. »


Ainsi, cette pacification tend à faire de l’Algérie, une vaste maison de correction ou une maison de rééducation pour délinquants : « Il faut des camps de rééducation où les suspects, confiés à un personnel spécialisé puissent faire leur lessive cérébrale . » (On s’efforce déjà, de rééduquer les « Prisonniers et Internés militaires » (P.I.M.) par l’alternance de la propagande et de la fermeté.)


Le texte de cet officier, paru dans une publication qui garantit son orthodoxie, mériterait d’être plus longuement cité pour étayer le tableau que nous avons fait de la situation algérienne. Il manque un certain nombre de choses sur le régime policier, l’arbitraire et

les excès des hommes. Mais, il apporte un double et irréfutable témoignage sur l’esprit des exécutants de la politique française et sur les faits : caractère irréductible de la rébellion, sans ralliement de la population, ralliement difficile aux yeux de cet officier, ralliement inconcevable aux nôtres, au moins par la mise en œuvre de moyens tels que ceux qui sont proposés.


Enfin, le tableau de la situation et des nécessités impliquées par la politique en cours, confirme la marche vers ce qu’il faut bien appeler le totalitarisme. Les éléments de totalitarisme qu’on relève sont nombreux ; il n’est plus besoin d’en faire la liste, mais la synthèse : les populations musulmanes ne peuvent, selon notre politique et ses exécutants, trouver le salut que dans notre voie. Toute opinion, toute position qui ne correspond pas à notre politique est considérée comme une opinion ou une position de danger public et traitée comme telle.


La seule chose qui limite le totalitarisme en marche, c’est l’arbitraire résultant des marges considérables d’initiative dont disposent les autorités militaires locales.


Il y a une déconcentration du pouvoir. Mais, les facteurs communs qui existent entre les vues et les convictions de la majorité des exécutants font que l’absence de centralisation réelle est compensée par l’armée qui joue le rôle tenu par les partis uniques dans les régimes totalitaires : identité générale des réflexes et des conduites, encadrement autoritaire, responsabilité exclusive à l’égard de sa seule hiérarchie.


L’Algérie vit sous un régime totalitaire, corrigé par le paternalisme local. On arrête et torture les suspects, mais, on rend service et on essaye de séduire les enfants. La pacification actuelle, c’est, à la fois, la Torture et les Bonbons. Une entreprise de correction des « méchants », de séduction des « bons » et de conquête des indifférents. Les conséquences du paternalisme sont, peut-être, aussi redoutables que celles de l’inquisition policière.



Les sources du nationalisme


L’appareil militaire mis en place est appelé à exercer en fait, des fonctions comparables à celles des officiers des bureaux arabes ou des affaires indigènes d’autrefois. Cela aboutit à instaurer, multipliée en intensité et en extension, une situation administrative et humaine qui représente, exactement, ce dont les populations ne veulent plus : le passé colonial.


A la source profonde du nationalisme, il y a, avant tout, une revendication de majorité, une protestation contre deux ordres de faits : l’orientation de la vie du pays, en fonction d’impératifs qui ne correspondent pas aux besoins de la plupart des habitants ; l’absence de rapport d’égalité entre les colonisateurs et les colonisés. Les rapports humains sont des rapports verticaux. Que l’Européen inflige sa rigueur ou qu’il accorde ses bontés, c’est toujours comme un supérieur.


C’est à ce climat humain d’humiliations que les populations sont sensibles, avant tout, beaucoup plus qu’aux efforts que peut accomplir la métropole. Les Musulmans ne veulent plus être considérés comme des enfants que l’on prend en faute et que l’on punit, que l’on fait progresser et que l’on récompense, qui se rebellent et qu’on corrige.


Les mouvements d’opposition et de violence s’appuient sur une revendication de dignité

et un désir de se libérer d’un complexe d’infériorité. Les réalisations sociales et économiques n’y changeront rien. En accroissant le sentiment de dépendance, et en voulant l’étayer du devoir de gratitude, elles peuvent même, entraîner de violentes réactions de dégagement et de ressentiment. Il y a un terrible malentendu qui naît de l’attente de la gratitude comme un dû, de la part des colonisateurs et du refus de l’accorder, de la part des colonisés.


Le spectacle du profit que tirent, apparemment, les Européens (au moins, certains particuliers, sinon, la métropole, elle-même) de la situation coloniale et l’expérience quotidienne de la subordination les ont conduits à considérer les réalisations dont ils bénéficient comme une restitution partielle des satisfactions et des richesses dont ils estiment avoir été écartés par le fait colonial.


Or, au moment même où les Algériens exprimaient, de diverses manières, leur volonté de souveraineté, c’est-à-dire, de majorité et de dignité, l’appareil de pacification créait, par la force des choses, un climat de suspicions et de vexations permanentes. Ce climat eut des répercussions d’autant plus graves que les Algériens se considèrent comme le dernier peuple islamique vivant sous domination et qu’ils en ressentent une blessure profonde de leur amour-propre.


Limitée au point de vue technique comme au point psychologique, la pacification a des conséquences telles qu’elle obtient des résultats opposés aux objectifs recherchés.



Pour qui travaille le temps ?


Si l’on pouvait faire le bilan d’un secteur en voie de pacification, au bout de quelques mois, ce bilan ne ferait pas apparaître un solde très positif. Il y a eu, dans certains secteurs, un processus « boomerang » : découverte d’une clandestinité -destruction partielle - accalmie -relance rebelle - recrudescence des troubles.


En effet, l’expérience que les populations font de l’armée française de pacification leur apprend, en général, que cette armée ne peut que très mal les protéger, que la clandestinité conserve le pouvoir réel, et que les troupes et autorités françaises sont amenées à manier, sans tact, beaucoup d’habitants. Les exécutants le savent bien : ils s’expliquent en disant qu’ « on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. » C’est vrai, mais, il faut se demander

si en cassant des œufs, on ne fait pas surtout la cuisine de l’adversaire.


Il est possible de combattre la virulence des bandes et d’en détruire une bonne part.

Mais, il y a un certain seuil au-delà duquel la rébellion, trop diluée, trop fluide, devient,

par sa dispersion et sa faiblesse même, pratiquement irréductible. On peut prétendre à la destruction des grosses bandes armées ; on ne peut obtenir la disparition des réseaux. L’Algérie peut offrir des succès tactiques aux militaires, elle ne peut procurer que des déboires aux policiers.


Il est satisfaisant, en un certain sens, que les tâches de combat, qui ne posent pas les problèmes angoissants et ne soulèvent pas les répulsions morales des tâches de police,

soient, aussi, les tâches les moins inefficaces. Cependant, dans les zones où il n’y avait pas de forte implantation militaire rebelle, la destruction de l’O.P.A. a été placée par le haut commandement en priorité absolue.


Or, l’O.P.A. adhère à la population comme une tunique de Nessus. C’est, précisément, en voulant dépasser le stade de la sécurité, en voulant réaliser une épuration totale, que l’on alimente les forces d’opposition.


L’O.P.A. - nous l’avons dit - c’est, d’une part, l’infrastructure logistique des unités de «réguliers » ; c’est, aussi, un parti politique de conquête et d’encadrement des masses qui prépare les élections futures. Sur le plan, strictement militaire, le Front ne peut, évidemment, songer à gagner la partie. Il lui est, politiquement, nécessaire de poursuivre son action de guérilla. Mais, en dépit de ses déclarations intransigeantes, il sait que, tôt ou tard, - et des documents rebelles en témoignent - il sera amené à affronter, dans des conditions, encore indéterminées, l’épreuve électorale. Le gouvernement Guy mollet avait proposé des élections pour une date indéterminée afin de ne les risquer que lorsque les autorités françaises auraient pu en présager les résultats. Le Front fait de même pour son compte, avec beaucoup plus de chances de succès.


Il y a une seule façon dont le temps pourrait travailler pour la France : prise entre les exigences du Front et les contrôles français, l’immense majorité des hommes simples, las de souffrir dans leur personne, leur famille et leurs biens, se prononcerait sans doute, au cours d’une consultation sincère du peuple algérien pour un nationalisme réaliste incarné dans des personnalités locales. Ce nationalisme est, vraisemblablement, ce que tous les Français, de bon sens, peuvent espérer de mieux.


Sous prétexte d’accorder toute son importance au « facteur politique », dans une « guerre contre-révolutionnaire », on a dénaturé la première phase de la politique française, qui pouvait être une organisation de l’ordre public et une pacification des esprits. On en a fait l’irréalisable ambition d’une orthodoxie psychologique et politique, et, ainsi, la politique « pacification-élections-négociations » n’a, jamais, été appliquée, même dans son premier terme.


Devant l’échec de la pacification, dangereuse utopie devenue totalitarisme en marche, la question est, maintenant, de savoir si la France est capable de substituer à cette politique d’occupation, une politique d’apaisement d’élections et de négociations avec les élus.






- VI - Dépassionner - Démystifier - Décoloniser



Dépassionner. Sur tous les plans. Sur le plan historique, il n’y a pas de comptabilité possible d’une situation coloniale, et, les plaidoiries comme les réquisitoires sonnent, également, faux. Le fait colonial n’est qu’un fait historique qui a eu ses vertus, en son temps, et dont on doit, maintenant, accepter la conversion.


Sur le plan politique.

L’Algérie se trouve dans une situation devenue intenable pour les uns et pour les autres. Il s’agit d’en trouver l’issue, sans échanger d’outrances et d’injustices.


Sur le plan humain.

Les mythologies sentimentales ont fait beaucoup de mal, celle du bon colon et du méchant musulman, comme celle du bon musulman et du méchant colon. Nous avons tout simplement, affaire à des hommes.


Sur le plan de l’opinion.

L’irritation à laquelle la prolongation du conflit algérien conduit les Français, lorsqu’ils sont arrachés à leur indifférence massive, les porte à des jugements sommaires et dangereux. Le racisme se développe comme une maladie contagieuse. L’opinion est sensibilisée par les « règlements de comptes » en métropole même. Le terrain est favorable.


L’un des risques majeurs de l’affaire algérienne est d’avoir corrompu une bonne fraction de la jeunesse française en lui inoculant le goût de la domination raciale, en lui faisant accepter les méthodes policières, en la familiarisant avec l’idée de la légitimité des brimades et de la torture, en lui faisant croire en une puissance coloniale qui n’est plus d’époque.



Les fruits de la propagande


Au lieu d’émousser les passions, le gouvernement socialiste les a exacerbées par ses maladresses et par sa propagande.


Il a alimenté les passions des Français de souche d’Algérie, en ayant la faiblesse de s’offrir à leurs émeutes lorsqu’il n’avait pas la détermination d’y résister, ensuite, en leur donnant des espoirs démesurés et en ne leur tenant pas un langage conforme aux possibilités du réel, enfin, en faisant état de réformes (agraire, électorale) qui suscitèrent leur mécontentement, sans convaincre, pour autant, par suite de la lenteur de la mise en œuvre, les Musulmans, de la bonne volonté de la France.


Il a alimenté les passions des soldats de l’armée de pacification, en flattant, exagérément leur fierté, en faisant diffuser dans toutes les unités, des publications et des journaux (comme Bled) qui étaient, généralement, pleins de bonnes intentions, mais, qui eurent pour résultat, de donner aux hommes, une bonne conscience, à toute épreuve.


Prétendre que les inquiétudes manifestées par l’opposition étaient des coups portés, en traître, à l’armée française, eut, également, pour effet d’entretenir dans l’aveuglement, le soldat moyen, chargé de ressentiment, envers ceux qui ne partagent pas son sort et qui « osent l’accuser », depuis la France.


Du soutien moral de l’armée, à la perte du contrôle de l’armée, il n’y a qu’un pas, en Algérie, sans doute parce qu’il faut plus de tact pour soutenir le moral d’une armée qui pacifie que pour soutenir le moral d’une armée qui fait la guerre. Or, tact et propagande se marient mal.


Le gouvernement, enfin, a alimenté les passions naissantes des Français de la métropole, en développant ou en laissant développer une propagande fallacieuse, basée sur le sophisme « l’Algérie, c’est la France », en accréditant le mythe de la pacification et en agitant, par principe, l’épouvantail de l’indépendance.


Par la propagande qu’il a mise au service de sa politique, il a menacé sa politique, elle-même.


La démagogie qui a accompagné l’envoi des appelés et le rappel de classes, a donné à cette propagande, un tour sentimental et populaire qui a réveillé en chacun, l’orgueil des espaces roses sur les cartes des puissances coloniales dans le monde. Chacun a songé que s’étaient, déjà, effacés les roses indochinois, marocains, tunisiens, et, qu’il fallait, à tout prix, arrêter la débâcle du rose français, dans les livres de géographie des enfants.


Il ne faut pas se leurrer : la guerre d’Algérie est loin d’être impopulaire. S’il s’agissait de faire de la répression, de « casser du bicot » - ce qui, aux yeux des Français, comme en réalité, est bien moins, dangereux que de tenter la contre-guérilla, - la guerre d’Algérie deviendrait, peut-être, vraiment populaire. Suez prouve bien qu’un pays sevré de satisfactions politiques et inquiet de sa grandeur, est prêt pour toutes les aventures où il semble partir gagnant.



Le Maghreb et Bandoeng


Démystifier, c’est dire, ce qui est réel.

Démystifier, c’est dire que la poursuite de la pacification n’est que la poursuite de l’utopie. La « pacification » ne pouvant revenir sur ses pas, ne peut, maintenant, réussir que si elle devient une répression véritable.


Oui, il y a une solution qui a le mérite de la simplicité, et qui aurait, bientôt, celui d’une approbation française, quasi-générale, hormis celle de quelques misérables intellectuels et dangereux irréalistes : faire sonner l’heure malgache sur la terre algérienne. Il est impossible d’extirper la rébellion, de réduire la clandestinité, si l’on veut, pour les frapper, les isoler de l’ensemble des populations. Mais, il est possible de vaincre en frappant indistinctement.


Les logiciens de la terreur ont raison. Si nous ne gagnons pas la partie, au moins, provisoirement, c’est, parce que nous n’aurons pas eu le courage d’employer les moyens de nos buts. Cette répression est la seule victoire possible de la politique actuelle. Que les responsables aient le courage de la proposer de la faire faire !


C’est le débouché normal d’un conflit racial.


N’est-ce pas la grande tentation ?


On concevrait mal, cependant, que la France parvint alors, sur le plan international, à justifier sa politique algérienne. Pourrait-on refuser de tenir compte des réactions de l’étranger ? La France n’a pas l’indépendance de la Russie, et, elle doit pouvoir rendre compte de ses actes dans le cadre de l’interdépendance occidentale.


Par la répression, un gouvernement français s’assurerait, sans doute, du proche avenir - le calme de Madagascar et, longtemps, de la région de Sétif, le prouve bien ; de même l’Espagne exsangue, n’a pu que subir le franquisme - mais, non d’un calme définitif. L’unité profonde du Maghreb est un fait indéniable. Entre un Maroc et une Tunisie qui ont été, si rapidement, voués à l’indépendance, l’Algérie, sans frontières- ni, selon le terrain, ni selon les hommes - est, inéluctablement, appelée à un destin analogue.


Il y a une logique maghrébine qu’on a voulu, dérisoirement, enrayer. Ou il faudra admettre que l’Algérie se retrouve, à peu près, sur le même plan que le Maroc et la Tunisie, ou il faudra songer à la reconquête des ces deux pays frères. (Des problèmes

des frontières à la tentation de la reconquête, il y a une pente facile. Quant aux partisans des aventures ils trouvent, toujours leur Picrocholes.) L’organisation d’un Maghreb dont les trois pays eussent connu un statut autonome comparable, était possible, il y a dix ans. Ne pas maîtriser les événements, c’est toujours s’offrir à leur revanche. Un Maghreb fédéré et associé possédant, avec la France et les riverains africains du Sud, un condominium sur le Sahara, n’est peut-être plus, hélas, qu’un rêve du passé.


Ce n’est pas, seulement, à cause de la dynamique du Maghreb qu’une vaste répression n’est pas garante de l’avenir, mais, c’est aussi, à cause de la dynamique générale des pays réputés « sous-développés » ; En Algérie, la France joue ses rapports avec « les puissances de Bandoeng ». Isoler l’Algérie du problème général des rapports de l’Occident avec le « tiers monde » est impossible. C’est bien l’une des raisons pour lesquelles l’Algérie n’est pas un problème intérieur français.


Dans la grande concurrence entre l’Est et l’Ouest qu’est la coexistence, ces « pays sous-développés » sont, par les alliances qu’ils choisissent, par les appuis qu’ils acceptent ou qu’ils réclament, par les régimes qu’ils se donneront, par la politique d’échanges économiques qu’ils adopteront (imagine-t-on ce que serait l’asphyxie de l’Occident si l’Est et le « tiers monde » en faisaient le blocus ?), les arbitres du destin mondial.

Leur pauvreté masque leur puissance. Il s’agit, aujourd’hui, pour gagner l’avenir, de reconnaître ceux qui représentent les forces de demain et de s’assurer de leur solidarité. Or, c’est seulement, par l’instauration de rapports d’égalité et par une aide qui n’empruntera plus rien aux apparences et aux mécanismes coloniaux, que l’Occident évitera la mortelle coalition du monde soviétique et des pays sous-développés. Toute politique algérienne qui méconnaît ces réalités mondiales est destinée à porter les fruits les plus amers.



Deux tentations


Après la grande tentation de la répression, il y a celle de l’abandon. Le sort de la communauté européenne, la nécessaire solidarité franco-maghrébine, les promesses sahariennes, les intérêts économiques français, les besoins mêmes de l’Algérie, ne permettent pas d’y songer. Enfin, les réactions qu’entraînerait une politique d’abandon feraient courir les plus grands dangers au régime et à l’Algérie elle-même.


La troisième tentation qui semble, parfois, inscrite dans les paysages mêmes d’Algérie est de supposer qu’il y aurait une solution en définissant les limites d’un « Ulster français ».


C’est une autre dangereuse utopie. Il faudrait ou rassembler tous les Français de souche dans les zones européennes et arracher certains colons à leur sol, car le découpage ne serait pas, malgré tout, très facile, ou les laisser en terre algérienne à la merci des événements. Deuxième point : on ne pourrait avoir de zone européenne homogène, non seulement, parce qu’il faudrait envisager, alors, des déplacement de populations musulmanes, mais, encore parce que toute l’économie de la communauté française repose sur l’utilisation d’une main-d’œuvre musulmane. Une clandestinité active et terroriste pourrait continuer à opérer dans les zones européennes, elles-mêmes.


Aucun des problèmes majeurs de l’Algérie -sécurité, solidarité, Sahara- ne trouverait de solution, et l’on aboutirait à une nouvelle affaire d’Israël, compliquée d’un terrorisme interne.


Une procédure

Ni répression, ni abandon, ni partition = décolonisation.


Il serait, vraisemblablement, possible, si on le voulait, d’organiser des élections, aujourd’hui, en Algérie. Le pays connaît des actions de guerre, mais, il n’est pas en état de guerre. Il serait, évidemment, possible aux votants de se rendre aux urnes.


Des élections, pourquoi ? Des élections destinées à désigner des représentants ayant pouvoir de plénipotentiaires des populations. Des élections représentatives au collège unique auraient, pour conséquence, de susciter des troubles d’origine européenne.

Ils seraient très difficile à maîtriser, sans faire appel à la force et sans créer une rupture profonde entre le gouvernement et les Français d’Algérie. Donc, des élections séparées des représentants de chaque communauté, ce qui est logique, dès lors qu’on refuse le mythe de l’intégration et de l’assimilation.


Les difficultés seraient, évidemment, moins matérielles que psychologiques et politiques. L’Algérie est un pays de vie communautaire. On doit s’attendre que les communautés locales votent de façon de façon homogène. Cela correspondrait à un aveu collectif local de telle ou telle opinion, de telle ou telle allégeance. Les électeurs risqueraient de s’abstenir pour ne pas se dénoncer soit aux autorités françaises et s’offrir ainsi à leurs rigueurs policières, soit à la clandestinité et s’offrir, ainsi, à ses sanctions. On rejoint, ici, le domaine des difficultés politiques.


Quelles réactions au projet d’élections ? On nous dira que le Front refusera et qu’il paralysera les populations, par ses mots d’ordre. C’est, toujours, accorder trop d’importance au rôle de sa terreur. Si les populations veulent voter, elles voteront. Etant donné qu’elles sont d’accord sur les buts d’autonomie, sans être satisfaites des méthodes du Front, elles voudront voter. Leur lassitude les conduira à saisir l’occasion de mettre un terme à une situation dont elles souffrent beaucoup.


On nous dira que le Front et les autres organisations n’abandonneront pas, pour autant, la lutte. Si l’on ne satisfait pas aux conditions qu’ils poseront, telles que le retrait des troupes françaises et la reconnaissance de principe de l’indépendance.


Cela signifie, seulement, que le projet d’élections implique une déclaration d’intentions et des pré-négociations.


Une déclaration d’intentions : affirmation solennelle de ne jamais exploiter, dans un but policier ou militaire, les aveux d’opinion que seront les déclarations de candidature, la campagne électorale et les résultats du vote. Libération des détenus politiques. Reconnaissance de toutes les candidatures. Reconnaissance de toutes les vocations possibles - dont l’indépendance - telles qu’elles pourront se dégager de la consultation électorale et des grandes négociations ultérieures avec les délégués des élus. Organisation du contrôle et de la liberté des élections en faisant appel à des puissances neutres ou à des organismes internationaux, puisqu’il s’agit de régler un problème qui n’est pas, strictement, français. Maintien de l’armée française pour assurer la sécurité des nationaux français, mais, arrêt des actions opérationnelles et policières.


On serait en droit de beaucoup attendre de l’effet psychologique de choc d’une telle déclaration ; La tentation exercée sur les populations rendrait leur pression, très sensible sur les décisions des organisations rebelles et oppositionnelles, d’autant que les « politiques » viennent de prendre une place importante dans les organismes centraux du F.L.N. Néanmoins, une telle déclaration devrait être précédée de pré-négociations secrètes et séparées avec les représentants de toutes les organisations et tendances algériennes.

On pourrait, simultanément, compter sur les bons offices du Maroc et de la Tunisie.


On nous dira qu’une telle entreprise est vouée à l’échec. On ne peut l’affirmer sans la tenter.


On nous dira qu’il est inqualifiable de songer, d’une façon ou d’une autre, à négocier avec les états-majors de la rébellion. En vérité, on a, parfois, l’impression que la France se bat et s’entête, moins pour écarter certains dénouements, eux-mêmes, que pour avoir l’honneur et la satisfaction de n’avoir pas cédé aux méthodes et aux crimes de ses adversaires. Malheureusement, les méthodes qu’elle-même est amenée à employer pour lutter contre le terrorisme, la guérilla et la clandestinité la corrompent, elle aussi, la conduisent à nier les valeurs qu’elle prétend défendre. Pour conclure, une guerre, on négocie toujours entre criminels. Personne n’est pur, en Algérie.


Les épouvantails


On nous dira qu’on ose, par cette méthode, risquer l’indépendance. Nous y voilà. A propos de l’indépendance, on agite trois épouvantails : l’Algérie perdue, l’Algérie misérable, l’Algérie totalitaire.


Le thème de l’ «Algérie perdue » est l’illustration de la puissance des mots. L’expression « perdre l’Algérie » est devenue, en soi, un stimulant politique. Cela fait appel à des notions confuses de puissance, de responsabilité et de bénéfices coloniaux, et cela place bien le débat sur le terrain où il se trouve le plus souvent : le désarroi du propriétaire et cela exprime bien que l’Algérie, pour beaucoup, n’a jamais été qu’une propriété, l’une de celles qui ont fait la grandeur française.


Il faut, sans doute, s’entendre, aussi, sur ce qu’est « la grandeur d’un pays. » Je ne pense pas qu’elle se mesure à l’extension de son empire, mais, à l’équilibre de sa vie. Elle est faite du bonheur de ses citoyens, de la solidité de ses amitiés, de la conscience de sa valeur et de l’attachement à ses tâches. C’est la noblesse et la santé. Ce n’est plus la domination, c’est le rayonnement, c’est l’accueil qu’on fait aux vertus d’un pays, à ses hommes, à ses biens, et c’est le prix qu’on attache à sa collaboration. Telle est l’ambition de grandeur que l’on peut avoir pour la France, dans le cadre d’une nouvelle structure économique et politique du monde. La pensée de Tibor Mende va loin dans Regards sur l’histoire de demain. C’est au milieu du siècle, l’écho des Regards sur le monde actuel de Valéry. C’est aussi, la réponse. Entre temps, s’est, lentement, forgée dans quelques esprits, une volonté d’adaptation à un monde dont le centre n’est plus la puissance européenne, mais, où l’Europe, pour autant, n’a aucune raison de désespérer et de périr.

Sa grandeur n’est plus celle des escadres, des blindés et des bordjs, mais, celle des barrages, des tracteurs et des missions d’assistance technique. Cela n’a, peut-être moins de prestige que parce que cela n’a pas de légende.


Le thème « perdre l’Algérie », c’est, au-delà des réflexes sentimentaux qui l’inspirent, une sincère inquiétude de ce que deviendront les hommes de chair et de sang qui ont fait la présence française en ce pays, et ce que deviendront, aussi, les liens entre la métropole et cette terre qu’elle a tant marquée et à laquelle, parmi bien des déboires et des injustices, elle s’est, cependant, tant dévouée. Au fond, les deux honnêtetés rivales qui se partagent le monde des honnêtes gens, partent l’une et l’autre, de deux paris opposés.

Les uns considèrent que l’avenir des nationaux français et que les intérêts de la France en Algérie, ne seront assurés que si l’on parvient à maintenir un contrôle politique direct sur ce pays. Les autres considèrent qu’on ne peut plus y songer, et, qu’en conséquence, il est préférable d’organiser l’avenir en assurant la sécurité des Français et, en aménageant les relations économiques, dans le cadre général et apaisant d’une reconnaissance de l’égalité politique de la France et de l’Algérie.


Actuellement, les faits donnent tort aux premiers sans donner, encore, raison aux seconds. Il faut gagner le pari des seconds parce que c’est le dernier espoir. Leur analyse leur apprend que c’est la domination, elle-même, qui mène à la perte et que le salut est, donc, dans la décolonisation. La seule question importante - et difficile, n’en doutons pas - est d’obtenir la certitude que nos intérêts et nos nationaux seront protégés et que nous garderons les moyens matériels et juridiques d’assurer cette protection aussi longtemps qu’il le faudra.


Ceux qu’émeut la « perte » de l’Algérie ont deux autres recours : évoquer les sacrifices faits et protester de leur tragique inutilité si l’on doit finalement « céder ».


Mais, doit-on, justement, au nom des victimes et des sacrifices, ajouter, en vain, à ces pertes qui n’achètent aucune victoire ? Il y en a, déjà, assez pour qu’on en tire une leçon de modestie.


Deuxième recours : si la France « perd » l’Algérie, une autre puissance prendra sa place.


Ne croit-on pas que la situation actuelle favorise le développement du communisme plus que tout autre ? Ne croit-on pas que les clauses d’une nouvelle organisation des rapports franco-algériens peuvent assurer mieux que l’occupation, les intérêts français ? Ne croit-on pas que les puissances anglo-saxonnes, toujours très prudentes quant aux conditions de sécurité entourant l’investissement de leurs capitaux et de l’envoi de leurs hommes, hésiteront à se précipiter dans une Algérie si troublée ? Croit-on que les Algériens iront se jeter dans les bras d’un néo-colonialisme étranger ? Croit-on, enfin, qu’il y ait vraiment tant de candidats pour distribuer des capitaux et remplacer la France ?

Les sondages tunisiens et marocains en ce sens n’ont pas été très fructueux.


Le monde sous-développé a besoin de beaucoup de capitaux occidentaux. On ne se disputera pas l’honneur de développer l’Afrique du Nord, et l’on ne peut craindre d’effective concurrence que dans le secteur des investissements privés qui peuvent espérer une haute rentabilité. Que les clauses des conventions économiques qui régiront les rapports franco-algériens prévoient une priorité française, d’une part, et le réinvestissement obligatoire d’un pourcentage important des bénéfices dans le pays même, d’autre part, et le secteur privé lui-même, ne nous sera plus beaucoup disputé.


Le second argument s’énonce, simplement : « Indépendante, l’Algérie serait misérable » Pratiquerait-on la politique du pire ? Solidariserait-on notre contrôle politique et notre assistance économique ? Non content d’avoir, provisoirement, compromis la partie politique, on choisirait de perdre la partie économique et de confirmer une défaite politique. Puisque les Algériens veulent se passer de la France, ils n’ont qu’à mourir de faim. Ce n’est pas un raisonnement, c’est du dépit. « La France ou la faim », c’est un beau titre et un mauvais calcul.


Par générosité autant que par sens politique profond, la France doit admettre qu’elle apportera une aide financière et technique importante à l’Algérie, quel que soit le statut politique de ce pays.


Mais - et c’est le troisième cheval de bataille contre l’hypothèse de l’indépendance - est-il concevable que nous étayions ce qui serait un totalitarisme algérien ?


Le Front est totalitaire, mais, le Front est un organe de combat qui évoluerait, inéluctablement, dans le cadre d’une vie nationale normale.


L’Algérie connaîtrait, provisoirement, plutôt des troubles qu’un totalitarisme triomphant et elle serait, peut-être, après cette douloureuse naissance, plus que d’autres pays, le terrain idéal des « maladies infantiles de l’indépendance ».


Rester lucides


Deux choses importent : premièrement, que la France puisse exercer une influence apaisante. Le totalitarisme et les troubles algériens seront d’autant moins virulents que

la France aidera l’Algérie à surmonter ses premières difficultés : Deuxièmement, que les Français de souche vivent en sécurité. Il est faux de dire que c’est impossible, en évoquant les troubles du Maroc et de la Tunisie. On oublie, dans cette polémique, que la situation algérienne et ses développements furent parmi les causes majeures des troubles marocains et tunisiens. On oublie, aussi, les campagnes de sabotage des expériences marocaines et tunisiennes ayant pour objectif de faire fuir les hommes et les capitaux.


Le règlement du problème algérien aurait pour conséquence de consolider la position des Français au Maroc et en Tunisie. Mais, en Algérie même, il y a tant de haines et de ressentiments entre les deux communautés, en raison des événements et des passions actuelles, que l’on pourrait craindre le pire.


Un règlement algérien devrait, donc, envisager - même dans le cas où l’on prévoirait l’avantageux système de la double nationalité - des clauses statutaires de protection et de sauvegarde des Européens et de leurs biens (sans préjudice de la possibilité de réformes sociales) et comporter, dans le cadre des privilèges d’implantation militaire française - pendant une période de réadaptation qui ne peut être que longue - le maintien d’une protection des Européens.


On ne doit, cependant, pas se faire d’illusions. Un certain nombre de Français dont

la situation deviendrait intenable, abandonneraient l’Algérie ; Il faut sans défaitisme, prévoir le cadre de vie de ceux qui resteraient et la réadaptation en France de ceux qui rentreraient afin que les Européens ne se sentent dans l’obligation de se battre en Algérie, le dos à la mer, parce que la France ne prévoirait pas la sécurité des uns, ni l’accueil des autres.


On peut espérer que beaucoup se maintiendront pour leur propre bonheur et pour le rayonnement de la France et que des hommes nouveaux, appelés par de nouvelles tâches, dans un nouveau style de rapports franco-algériens, remplaceront en Algérie ceux qui devront partir.


Mais, s’il est bien certain qu’une réconciliation franco-algérienne reste possible, assez rapidement, sur le plan politique, elle sera beaucoup plus délicate sur le plan humain.


Il est net qu’une déclaration d’intentions rompant avec l’utopie actuelle, que des pré-négociations secrètes, que des élections sincères et des négociations, les plus sereines possibles, peuvent effectivement conduire l’Algérie à l’indépendance. Mais, si nous le voulons, si nous refusons la politique du pire, une Algérie indépendante ne serait ni une Algérie misérable, ni une Algérie totalitaire, ni une Algérie perdue.


Enfin, la France serait libre. C’est la France qui est, aujourd’hui, l’esclave de son souci de maintenir l’Algérie sous sa dépendance ; cette volonté pèse sur son présent et compromet sa possibilité de concevoir l’avenir.


Enfin, il serait possible d’organiser un ensemble maghrébin associé à la France, de constituer une solidarité franco-africaine, autour du Sahara, dont on réviserait la définition politique et l’organisation juridique et d’ouvrir l’ère d’un Commonwealth français.



FIN



« L’HUMANITE » ET LE TOTALITARISME

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L’Humanité s’est emparée d’un certain nombre de passages des articles « De l’utopie au totalitarisme ». Il convient de souligner qu’il faut, nécessairement, replacer ces citations dans le contexte que constitue la série dont elles sont extraites. Les passages cités n’ont de sens qu’au sein de l’ensemble d’informations, d’explications et de nuances.

D’autre part, il me semble que l’Humanité ne devrait pas oublier de dénoncer, aussi, d’autres mésaventures qui ont, également, conduit au totalitarisme. Les témoignages sur l’univers concentrationnaire soviétique et sur la répression de la révolution hongroise - répression dont l’ampleur et les crimes sont sans commune mesure avec les actes commis en Algérie - ont-ils jamais trouvé place dans les colonnes de ce journal prêt à taire et à admettre toutes les tortures et toutes les liquidations pourvu qu’elles aient lieu au-delà du rideau de fer ?


- Serge ADOUR -