PUBLIÉ DANS LA REVUE POLITIQUE ET PARLEMENTAIRE,

N°1032/1033 – NOVEMBRE/DÉCEMBRE 2004



Cinquante ans après : l’Algérie dans nos têtes

Gérard Bélorgey



Au moment où la quasi-totalité des médias, cinquante après la Toussaint rouge, viennent de consacrer à « la guerre d’Algérie », des dossiers rétrospectifs , je souhaite faire valoir trois contrepoints : d’abord mettre en exergue quelques clefs qui contribuent à expliquer ses enchaînements, sa nature et sa durée ; ensuite, rendre sensibles les difficultés - telles qu’on ne les mesure plus aujourd’hui - d’expression des uns et des autres, lorsque l’histoire n’était pas faite, et comment leurs cas de conscience étaient sous le boisseau ; enfin poser à nouveau des questions qui nous ont tous taraudés : était-ce inévitable ? quels sont les responsables ? pourquoi un si dur dénouement ?


Je peux le faire en mémoire de mes étapes assez singulières dans leurs imbrications de jeune homme ayant vécu ce basculement algérien à la charnière de deux demi-siècles si contraires dans leurs valeurs et dans leurs mythes. Appartenant à une famille dont, à la suite de l’annexion en 1870 par l’Allemagne d’une partie de la Lorraine, certains membres rejoignirent l’Afrique du Nord pour faire finalement souche au Maroc, j’ai passé, après la guerre, une petite part de mon adolescence dans ce Protectorat où je fis, ensuite, ma « thèse » de Sc.Po, l’année même, en 1953, où était conduite l’opération de déposition du Sultan. Ma qualité de jeune européen en terre musulmane, malgré les nostalgies qu’elle impliquait pour les images de Lyautey, loin de me l’interdire, me porta tout au contraire à concevoir, à la lumière de l’évolution du monde, mais avec quelque avance sur les idées dominantes de l’époque, que l’avenir des trois pays du Maghreb ne pouvait s’inscrire que dans la recherche de décolonisations consenties. C’est pourquoi, je me suis alors employé au sein de la SFIO, dont j’étais membre, à chercher à développer toutes les pédagogies en ce sens, en même temps que j’entretenais des contacts étroits avec les milieux nationalistes et que je participais aux différents cercles militant dans cet esprit, dont le comité France-Maghreb, sans jamais rejoindre pour autant le réseau Jeanson, car c’est un pas que je n’aurais jamais franchi. Mon service militaire qui me conduisit à servir en Algérie de 1955 à 1957, me fit franchir le pas en sens inverse puisque je devins l’un des sous-lieutenants de la « pacification », chef d’un peloton de combat, puis, nommé officier de renseignements pendant les derniers mois de mon séjour. Si c’est contre mon gré que j’avais été nommé dans cette dernière fonction, j’avais pleinement consenti à rejoindre l’Algérie alors même que je m’étais prononcé contre la politique que faisait au gouvernement le parti auquel j’appartenais . La conscription obligatoire ne laissait d’ailleurs pas le choix sauf à opter pour la désertion qui n’était pas de ma nature, ou sauf à bénéficier d’un passe-droit, ce que je refusai. Comment aurais-je alors pu parler d’une épreuve que j’aurais accepté de m’épargner, juger d’une action que j’aurais refusée de vivre et de voir? J’ai alors acheté, en me soumettant aux devoirs du soldat et en assumant les angoisses du responsable, le droit de m’exprimer sur la guerre d’Algérie.


Au retour, à une époque où il n’était pas évident de le faire, j’expliquais la réalité, alors bien méconnue, de la « pacification » et me prononçais sur la question de l’avenir algérien en faisant accepter par Le Monde, une série d’articles titrés « En Algérie : de l’utopie au totalitarisme »1, six pleines pages publiées du 31 octobre au 6 novembre 1957, comportant une partie majeure descriptive de la situation, suivie d’une conclusion de préconisations. S’il succède alors à un certain nombre de témoignages ponctuels accablants pour chacun des adversaires, ce document est le premier essai de présentation générale des techniques de conduite des opérations explicitant leur climat, leurs dérives, leurs conséquences et leurs limites. Tout en soulignant le caractère très généralisé des sévices et tortures, il ne se réfère à aucune circonstance concrète et située et n’est donc pas, comme d’autres écrits, une action se plaçant sur le terrain de la défense des droits de l’homme. C’est une étude de synthèse, une fresque sur l’état psychique grave du contingent, un pronostic opérationnel et un diagnostic politique. Ce n’est ni du journalisme d’investigation, ni de la dénonciation. C’était d’ailleurs pour ne pas y prêter que ces articles n’étaient pas signés de mon nom, mais du pseudonyme Serge Adour (que j’avais utilisé couramment dans mes activités politiques précédentes). Comme l’explicitait la présentation du journal, je ne voulais pas que mon témoignage puisse avoir pour conséquence que mes compagnons d’armes puissent être mis en cause. Non seulement je ne pouvais les « trahir » même s’ils avaient ressenti et assumé nos épreuves autrement que moi, mais surtout la cible de mon analyse critique n’était pas des exécutants conditionnés, mais la politique mise en œuvre, la question fondamentale – j’y reviendrai - étant celle de la responsabilité de ceux-ci ou celle du pouvoir politique dans les recours aux méthodes coercitives, punitives et expéditives utilisées pour chercher à maintenir l’ordre et à obtenir le renseignement.


I –Quelques clefs de la « guerre »


C’est qu’en effet le panorama de ces articles ne dissimulait pas ce qui est aujourd’hui établi comme la donnée de base de cette guerre : le concours d’atrocités auquel conduisirent les logiciens de la terreur, par quels procédés le FLN avait entrepris de déclencher le cycle infernal des talions, de devenir le seul interlocuteur révolutionnaire et comment ses exécutions et exactions2 obligeaient les populations – qui d’ailleurs n’avaient pour la plupart, dans leur dépendance ou leur dénuement, le sentiment d’aucune dette envers la France - à s’engager pour lui et comment le corps expéditionnaire contribua à détériorer les possibilités de solutions par les pratiques qu’impliquaient les équivoques de la « pacification ».


L’ambiguïté de ce concept - tout à fait voulue par le pouvoir politique, mais qui reste mal perçue - est la deuxième donnée fondamentale qui gouvernera des années durant la situation. D’abord dans les buts, l’ordre recherché n’est pas seulement l’ordre public : la sécurité ; mais c’est encore plus l’ordre politique : la souveraineté, et donc l’ordre moral par la répression de tout ce qui pourrait s’écarter de l’hypothèse de l’Algérie française. C’est bien pourquoi, le but théorique et parfois affiché des opérations de maintien de l’ordre – une sécurité suffisante pour autoriser des élections permettant une libre expression pour choisir un avenir à l’Algérie – n’est-il jamais considéré comme atteint. Et même, quand les Algériens se trouveront consultés sur l’autodétermination, puis sur Evian, ce sera sur des schémas conçus par d’autres – le pouvoir français et le pouvoir révolutionnaire – que par des élus démocratiquement choisis pour faire l’option institutionnelle.


Équivoque dans ses buts, la pacification l’est quotidiennement dans ses pratiques : recherche du ralliement, elle était à la fois tentative de séduction par l’éducation, la santé et les bonbons et volonté d’extirper toute contestation et toute infrastructure politique adverse par tous procédés, de la torture à la liquidation. Il fallait faire comprendre, et peu de monde voulait le savoir en 1957, que les affaires faisant alors l’objet de campagnes de dénonciations (Audin, Alleg, témoignages de rappelés, etc.), loin de seulement référer à des cas ciblés d’un emploi limité à des opérations circonscrites (comme la bataille d’Alger), illustraient des méthodes dont il était fait un usage courant. Et de deux manières. D’une part, elles étaient employées non seulement contre les combattants (les moujahidines), mais aussi envers naturellement les membres de l’appareil politico-logistique du FLN (les moussablines), comme également envers tous les suspects entendus à un sens si large que tout membre de la population de souche musulmane pouvait en relever. D’autre part, l’initiative de recourir aux violences, d’infliger les humiliations et les souffrances pouvait en fait émaner non seulement de la hiérarchie militaire ou policière, mais aussi de beaucoup des soldats français. Les engrenages3 de la pacification, au vu des horreurs commises par le FLN, dans un climat de racisme, sous les effets de la peur et/ou dans les affreuses glorioles que rendent si perceptibles certains films et livres4 , avaient conduit les hommes du contingent, souvent capables de dévouement comme de bon sens, à se laisser parfois aller aussi aux répressions sans justice comme aux interrogatoires sans limites, voire aux punitions et cruautés accomplies sans autre but que la vengeance, comme à une pire échelle l’ALN le fera ensuite à l’égard des harkis.


Quant à ceux qui manifestaient de la répulsion pour ces actes, ils étaient souvent l’objet de l’hostilité de leurs camarades et méprisés comme des brebis galeuses. Tout en Algérie dépendait de la nature de l’impulsion et de la réalité du contrôle de l’encadrement hiérarchique militaire très dispersé. Le pouvoir absolu, de vie, de mort et du reste, pouvait être, pour le meilleur ou pour le pire, celui du chef de poste 5. Aussi, la troisième donnée de base de cette guerre fût que l’État s’était disloqué en fiefs et que la capacité d’ignominie, autant que la chance d’intelligence, pouvait être au hasard des mains de chacun.


La durée du conflit s’explique par quelques débats clefs qui mirent des années à se dénouer. Ne sachant comment sortir du problème d’une colonie de peuplement, et en diabolisant toute perspective même différée d’indépendance, le pouvoir français ne put longtemps que poser la question en termes de rapports de forces, en poursuivant l’objectif d’une solution militaire. Les années soixante apportèrent la double réponse que la maîtrise du théâtre d’opérations était à portée de la main, mais que cette maîtrise n’apportait pas de dénouement. C’est pourtant le moment d’une stratégie engageant très fortement la France par trois éléments très cohérents. Au plan psychologique, les appels aux combattants adverses ( « la paix des braves » en octobre 1958; le renouvellement le 14 juin 1960 de rechercher une issue aux combats par la négociation) en même temps que l’évocation d’une   «Algérie algérienne », après la victoire par les armes, sont un essai contre les durs du FLN. Au plan militaire, l’A.L.N. est presque écrasée : la mise en oeuvre du « rouleau compresseur » du Plan Challe résorbe les maquis, isolés de leurs ressources externes par les deux frontières électrifiées, privés du soutien des populations par les regroupements6, pilonnés dans les zones interdites et partout traqués. Au plan économique, le lancement du plan de Constantine veut donner des bases de crédibilité à la promotion de tous les Algériens. C’est dans ce cadre que la déclaration sur l’autodétermination du 16 septembre 1959 suscite les premières oppositions de chefs militaires (l’interview de Massu de début janvier). Ils ne pouvaient pas comprendre qu’ayant techniquement gagné la partie contre le F.L.N , ils puissent politiquement la perdre.


Le paradoxe apparent est que, parallèlement à la stratégie qui conforte la présence Française, soit faite la démarche d’ouverture institutionnelle, incluant il est vrai l’idée qu’il vaut mieux négocier en force, ce qui sera aussi le raisonnement de l’adversaire et se traduira dans des échecs successifs (cf. note 15). Sur le fond ce qui est enfin bien perçu , c’est que la maîtrise militaire ne débouche sur aucune solution par la souveraineté. Mais il aura fallu de longues années pour faire ce constat logique. Après les traumatismes de 1945, les déceptions de 1947/48, les effets pervers de continuité de climat colonial, la rémanence de grandes pauvretés, la répression de tous les nationalismes, les moyens du maintien de l’ordre aliénaient à la France une partie des habitants de souche musulmane et il eut fallu maintenir longtemps le dispositif militaire pour contrôler le pays, sauf à vraiment rallier les populations. Or la question de savoir quels pouvaient être et devenir les sentiments de celles-ci à l’égard de la France comme du FLN – aux dures pressions opposées desquels elles étaient soumises - a été l’éternelle contradiction de cette entreprise contre-révolutionnaire que fut la pacification : les populations ne pouvaient guère être bien ralliées que bien protégées, mais en les protégeant, par la conduite de la guerre ou par les regroupements, on créait souvent en même temps les conditions de la haine ou du rejet dont bénéficiait le FLN, qui avait conquis le monopole de la capacité de réponse aux propositions françaises intermédiaires qu’il refusa. Le contourner ou le faire éclater eut supposé d’abord que le pouvoir français ait sauvegardé assez tôt d’autres partenaires nationalistes, mais de longue date et continûment, l’alliance des terroristes du FLN et des souverainistes de la France détruisit tout autre interlocuteur que ceux de la revanche. Trouver une sortie par le haut eut aussi impliqué que les épreuves subies par les populations puissent être compensées par la perspective, dans des délais raisonnables, d’une promotion économique et sociale de tous dans l’égalité civique et le respect des diversités culturelles : cette miraculeuse intégration dont on rappellera in fine pourquoi elle était invraisemblable.


Si la lucidité politique avait permis de percevoir dès les années cinquante que cette intégration était nécessaire à la continuité française ( 1958 en fit d’ailleurs une incantation), mais qu’elle était impossible, les pouvoirs publics français auraient pu être portés à ouvrir plus tôt d’autres perspectives institutionnelles que le maintien de notre souveraineté. Mais le pays était à la fois incapable de mesurer le challenge et de reconnaître que ne pouvant l ‘assurer, il devait aller à d’autres voies. De plus, en 1957, l’intérêt de trop de parties à voir empirer la situation - d’une part en France, de ceux voulant provoquer un changement de régime, d’autre part , en Algérie, du F.L.N. pour s’assurer la domination définitive sur les nationalistes - a servi la poursuite des errements de la pacification, jusqu’à l’illusion du succès militaire débouchant sur la défaite politique d’un retrait sans garanties.



II – Lorsque la « fin de l’amnésie » remplace le temps du boisseau


A - Autant, il semble aisé depuis que l’Histoire est faite de traiter de la « guerre d’Algérie » pour laquelle je considère qu’il y a eu un déficit d’information en son temps, mais guère depuis lors de déficit de mémoire 7, autant il a été difficile aux acteurs du conflit - tant pour tenter de l’expliquer et de s’expliquer que pour se faire entendre - de s’exprimer en temps réel alors que les choses n’allaient pas de soi. Dans la myopie d’alors, s’impliquer à décrire les contradictions de la situation et à chercher des réponses constituait un acte sans commue nature avec le fait de décrire rétroactivement aujourd’hui ces mêmes contradictions et de donner les réponses. Il est plus confortable d’écrire l’histoire que d’y participer, que ce soit directement ou par des écrits appelant à la changer au moment même où elle s’accomplit.


Les chercheurs d’aujourd’hui (dont les moins âgés ont la distance envers ce qui n’a été ni des passions, ni des déchirements de leur vie) jugent, expliquent, reconstruisent 8. A tous ceux qui donnent présentement à penser , sans état d’âme, à la fois, que l’Algérie Française était un non sens et que l’Algérie Algérienne serait évidemment une déception, et parfois une épouvante, peut-on faire comprendre - en se replaçant avant les gestes historiques, aussi bien tardifs que difficiles, du général de Gaulle - combien il était hérétique de s’exprimer et d’être entendu sur toute autre hypothèse que la souveraineté française et, a fortiori, de démêler les données et les risques de ce que pourrait être l’indépendance, qui était un mot tabou dans le totalitarisme ambiant. Peut-on aussi faire percevoir aux intellectuels qui semblent déterministes, aux historiens pour qui les choses étaient écrites, combien le repli de la France, aussi réaliste a-t-il été, peut donner, non du remords - car a il n’y avait plus d’autre issue - mais de désarroi à ceux là même qui l’ont ou pronostiqué, ou accepté, ou préconisé, lorsqu’ils constatent la part de noirs et sanglants destins dont il a été accompagné.


Au nombre de ceux qui , avec nostalgie et regret d’ailleurs qu’elles n’aient pas été possibles, se sont inscrits contre les utopies de la paix française et de l’intégration républicaine et sociale, je suis aussi parmi ceux qui ont fait le rêve également utopique – qui était alors le nôtre - que l’indépendance pouvait conduire à une Algérie bien différente, mais équilibrée. Comme beaucoup, j'ai constaté les cruautés concurrentes d'un tel conflit et pire que son inutilité, sa capacité tragique de détruire définitivement les quelques chances qui auraient pu subsister. Je n’ai pas été assez pessimiste : comme beaucoup, je me suis trompé,. en croyant encore, à la fin des années cinquante, en la possibilité d’un dénouement acceptable, en espérant alors que la recherche d'une procédure originale de négociations/élections/autodetérmination pourrait autoriser une transition vers une Algérie nouvelle et même une part d’avenir partagé entre ses communautés : cette progressive indépendance qui aurait pu favoriser un moins sombre l'avenir, alors que les conditions de l’accouchement de 1962 ont ouverts des spasmes que le retard pris à accepter cette ligne de conduite ont amplifiés.


Chaque famille de pensée s’est trompé ou leurré. Les tenants de l’Algérie Française ont comporté, à côté de ceux dont les intérêts nourrissaient une idéologie de façade, bien des hommes qui avaient d’abord le sens de l’honneur et des responsabilités, sans compter tant de colons déportés de l’Histoire à laquelle la Nation n’avait donné aucun autre horizon, n’y apporté aucune pédagogie. La sincérité des tenants de l’évolution jumelait la défense des valeurs morales et la pertinence de l’analyse sur l’impasse coloniale, mais en espérant longtemps, comme moi, que la négociation, du moins si elle n’arrivait pas trop tard, autoriserait une indépendance compatible avec une part de consolidation européenne, ils ont sous-estimé ce qui résulterait d’un transfert instantané de pouvoirs : le pendule qui avait été trop loin et durablement dans le sens de la colonisation ne pouvait que revenir très brutalement9.


Les honnêtes raisons de chacun ont ouvert des enfers peuplés de bonnes intentions. Des années perdues ont créé des enchaînements irréversibles que personne n’avait mesurés, et personne ne peut, en son âme et conscience, estimer avoir eu raison : si d’un côté la continuité française était intenable, de l’autre l’indépendance a fait exploser un irréparable d’intérêts immédiats opposés, de racismes, de cupidités, de talions : l’abîme meurtrier des refus illustré par l’O.A.S., le malheur des vaincus subi par bien des rapatriés, la contre-terreur culminant dans les calvaires des harkis, la spirale d’une part d’horreurs de l’Algérie indépendante, reproduisant les modèles de domination de l’Algérie coloniale et ne pouvant assurer la sécurité de ses habitants. Beaucoup a été ruiné du moins, pour longtemps jusqu’aux frémissements d’aujourd’hui qui peuvent être des signes d’espoir, par réaction à l’inutile floraison des terrorismes du monde.


B - S’il y a eu sclérose de chances plus précoces de prises de conscience et d’évolution, c’est parce que du temps même de la conduite des opérations, bien des facteurs faisaient obstacle à ce qu’apparaissent sur la place publique des données indispensables à la réflexion.


Ceux qui étaient portés à le tenter devaient surmonter d’abord le poids de toutes les dominantes culturelles de l’époque, ensuite leurs propres scrupules de risquer nuire à des intérêts légitimes et à des vies de leurs compatriotes, le fait que leurs convictions faisaient l’objet d’une réprobation très répandue. Il fallait faire face au conformisme patriotique de la majorité de la grande presse, à l’amalgame répété entre la conspiration soviétique ou le défi nassérien et le mouvement algérien, à la surdité et, parfois, à la veulerie de l’opinion, enfin au « rassurisme » de l’establishment qui a d’abord longtemps minimisé « les évènements », puis s’est engagé dans une propagande intense. Prendre sur l’Algérie, des positions ne cadrant pas avec ce catéchisme était quasi inconcevable. Ce sont Massu et Bigeard que l’on n’autorise pas à parler parce que la guerre doit être propre. C’est Bollardière aux arrêts parce qu’il la veut propre. Simplement expliquer ce qui se passe, comme je l’ai tenté, tombe sous le coup de la colère de tous ceux qui ont peur pour leurs enfants sous les drapeaux, risquant « Palestro »10 et je reçois, alors autant que des manifestations de compréhension, des lettres d’injures accompagnées des photos d’égorgements et d’enfants massacrés par les rebelles (le cabinet du résident général Robert Lacoste m’en envoie d’ailleurs tout un recueil qui se veut un argumentaire contre ce que j’écris et une absolution pour nos propres excès).


Le boisseau s’est installé que ne pouvait guère sérieusement rompre tel aveu, tel témoignage ou telle campagne. Les chefs militaires qui étaient prêts à assumer les responsabilités de leurs actes, y compris la torture, ne les ont évoqués qu’avec des circonlocutions comme le besoin des interrogatoires musclés (cf. note 11). Le non-dit a été la règle. Quant aux campagnes fondées sur la défense des droits de l’homme, elles ont été largement inopérantes ; elles n’ont ému que des cercles restreints parce que – c’est hélas vrai – les droits de l’homme n’intéressent pas le plus grand nombre. Afin de ne pas passer pour admettre les horreurs de la rébellion en contestant les actes de la pacification, il fallait au demeurant se garder de s’inscrire dans le manichéisme anticolonial de ceux passant pour n’invoquer les grands principes qu’au bénéfice d’un seul camp. Même la fuite des conclusions de la Commission de Sauvegarde n’a guère eu de conséquences. Plutôt que sur les transgressions éthiques, c’est sur l’inefficacité de l’action qu’aurait du porter la pédagogie contre la politique mise en œuvre. Mais c’était alors du défaitisme. Et lorsque le choix de mon panorama de la mi 1957 a été d’expliquer cette inefficacité, ce boomerang des opérations militaires contre leur but même de ralliement des populations (« le renseignement contre la pacification »), les échos ont été partisans 11. La gauche extra gouvernementale ne s’est intéressée à ces papiers que pour y lire « la sale guerre » (mais qu’elle soit « sale » ne gênait pas l’opinion) et la droite y a vu un élément de complot contre l’armée. Le débat sur l’Algérie ne pouvait sortir des stupides antagonismes de la France. Il pouvait difficilement aussi s’instaurer entre honnêtes gens : après avoir essayé en vain, au cours d’une permission en 1956, de rendre Guy Mollet sensible à l’impasse de son action, je ne trouve en 1957 aucun média (cf. note 13) pour instaurer un débat d’opportunité sur les chances de sortie de la guerre, ni même aucun relais dans l’intelligentsia : pour les scrupuleux, pluralistes, le problème est trop compliqué et il faudrait qu’ils puissent donner la parole à tout le monde ; pour les moralistes, je suis sans doute de mauvaise compagnie parce que je ne pose pas alors le problème en termes de droits de l’homme, mais en termes de réalisme politique 12.


Pour autant, nous souffrions tous néanmoins que le boisseau impliquât l’étouffement des cas de conscience, de toutes les consciences que j’ai cru et crois toujours également respectables alors même qu’elles avaient des convictions opposées aux miennes. Car la sincérité de la plupart des acteurs – dont ceux dont je n’ai pas partagé les analyses et les méthodes - n’est pas à mettre en doute. Aussi bien tous les débats que j’ai eux sur place avec mes compagnons d’armes que les échanges de correspondances13 qui ont succédé à mes articles me semblent en attester. Jacques Soustelle, lui-même, a tenu à me répondre explicitement sur sa conviction, hérité de sa responsabilité du Renseignement, dans la France Libre, de la contre-indication de procédés à la large diffusion desquels il ne croyait pas, ce qui pose la question, après les rapports Wuillaume et Mayret, de la qualité de l’information d’alors du plus haut personnel politique et de la crédibilité des témoignages révoqués en doute par toute une culture ou tout un aveuglement.


Or il faut faire apparaître, parce que c’est cela, par-dessus tout « l’Algérie dans nos têtes », comment nos vingt ans ont été – non pas livrés aux risques des attentats et de quelques combats, ce qui est le moindre destin normal des jeunes centurions d’une Nation – mais à l’interrogation sur la légitimité de leurs actes et à l’obligation, parfois quotidienne, de trancher nos cas de conscience. Pour quelle fin, devions-nous, agir : naturellement pour protéger tous les habitants contre les agressions et les exécutions et nos soldats contre les embuscades et les hasards des combats, certes pour rallier les populations en utilisant tous les moyens pacifiques, mais aussi des armes psychologiques comportant le meilleur comme le pire, le plus subtil comme le plus sommaire, le plus fin comme le plus radical. Ces objectifs enchaînaient d’accepter que la lutte contre les rebelles et leur logistique étroitement intégrée aux populations comporte ce que l’on appelle aujourd’hui les « effets collatéraux » de saccage et de multiplication des victimes dans un climat de recherche forcenée du renseignement, non seulement pour éliminer le terrorisme, mais aussi pour y gagner du prestige et pour obtenir des résultats autant politiques que militaires. Au nom de quoi pourrions-nous être appelés à interroger jusqu’à la torture, à neutraliser jusqu’à l’exécution ? Et qui pouvait être appelé à subir cela : des combattants ? des collecteurs de fonds ? des émissaires nationalistes? des suspects ? ou, tout simplement, n’importe quel « arabe » qui pourrait savoir quelque chose? Que doit-on faire de ce fellah qui nie savoir quoi que ce soit et qui pourrait bien être le maillon d’une chaîne de l’appareil adverse ? Le laisser partir, chercher de suite l’information éventuellement utile ou l’envoyer aux services spécialisés ? La double obstination que l’establishment de 1954 à 1962 a mise, d’une part à afficher une volonté de propreté de moyens, mais d’autre part à demander des résultats sans vraiment contrôler, ni pouvoir contrôler, les moyens, a placé chacun devant sa vérité.


Parmi ceux qui torturent, il y a naturellement des sadiques qui sont bien utiles d’ailleurs aux théoriciens, il y a ceux qui se défoulent de leur peur et se protègent à tout prix, mais il y a aussi l’officier chrétien qui est convaincu que c’est le seul moyen de sauver des vies et qui s’y contraint. Il y a ceux qui aujourd’hui passent aux aveux volontaires parce qu’ils ne l’ont pas fait pour le plaisir et qu’ils cherchent la paix ou, pour le moins, une lecture de l’histoire pouvant leur apporter une part acceptable d’explications et une dose réconfortante d’absolution. Quant à ceux, bien rares, qui désertent ( sans même le soutien du PC qui a voté les pouvoirs spéciaux, mais dont certains proviennent ) ou qui deviennent des « porteurs de valises », ils ne pourront, au-delà de l’appel bien abstrait « des 121 », s’exprimer qu’après la guerre, avec aussi tous les défauts des reconstructeurs de l’Histoire (dont le PC lui-même).


Le boisseau, c’est d’avoir fait passer pour coupables tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec l’image officielle d’une guerre juste et propre, nécessaire et efficace. Parmi ces coupables de s’exprimer pour chercher à mieux en sortir que ce soit par la victoire pour certains, ou par l’indépendance pour d’autres, il y aussi bien les officiers assumant leurs interrogatoires que des porteurs de valises ; il y a naturellement les quelques politiques, témoins et chroniqueurs qui ont essayé d’éclairer le pays lorsqu’il eut été bien utile que celui-ci comprit . Mais cette guerre n’a-t-elle aussi rendu coupables vis-à-vis d’eux-mêmes aussi bien ceux qui prirent le risque de favoriser le terrorisme en refusant de questionner, que ceux qui assumèrent de questionner sans avoir pu empêcher - et, à mes yeux du moins, en ayant sans doute favorisé – ce dénouement de 1962 ayant inclus le terrorisme des vainqueurs ?




III - Quelques questions fondamentales


C’est pourquoi, parmi les questions fondamentales qui nous taraudent nous tous qui avons vécu la guerre d’Algérie, fut-ce les uns opposés aux autres, c’est bien de savoir qui était responsable et qui a engendré nos fautes.


C’est poser la question de la responsabilité de ces actes. Ma conviction, comme il y a presque cinquante ans, est qu’il ne faut pas voir les vrais coupables dans tous ceux qui s’y sont livrés, mais, à côté des zèles, des peurs et des perversions, faire la part des erreurs du temps, des complaisances d’une opinion ne se révoltant pas, de la logique des politiques qui voulant la fin en acceptaient forcément les moyens. Aussi ais-je compris pourquoi d’autres que moi pouvaient remplir la tâche d’interrogatoire; j’ai compris, a fortiori et également les réactions, voire les provocations, d’un certain nombre de soldats perdus, choqués par les procès qu’on leur fait : tout en ayant été leur adversaire, je reconnais les déterminismes auxquels ils ont obéi.


Chargé un moment d’obtenir du renseignement, j’ai éprouvé le poids terrifiant de cette pression des circonstances : si je n’ai pas franchi la frontière d‘infliger des sévices et de faire pire, c’est parce que j’ai rencontré trois garde-fous. J’ai tenu la fonction un temps suffisamment bref pour donner à penser aux autres et à moi-même que l’on pouvait obtenir autrement une part d’information opérationnellement utile, si l’on ne poursuivait pas en même temps d’extirper l’opposition politique. Ensuite, ma répulsion physique à accomplir des actes d’humiliation et de torture a été une meilleure protection que ma réprobation morale puisqu’une approche morale pouvait aussi conduire à le faire pour sauver des vies. Surtout  ma conscience politique que la réponse militaire à la situation n’était pas la bonne et que même une maîtrise militaire ne conduirait pas à une solution salutaire m’a écarté d’interroger jusqu’à l’extrême. Mais on ne peut attendre de tout le monde, conditionné par d’autres formations, soumis aux ordres et à une propagande décervelante, une capacité d’analyse historique prospective.


Faire porter à des hommes confrontés chaque jour aux tensions du terrain et auxquels le pouvoir demandait des résultats l'opprobre de leurs actes, m'apparaissait une « défausse » et un alibi, tendant à faire croire que la même politique aurait pu être mise en œuvre par des saints et à accréditer l'idée qu'en elle-même, en dehors des «bavures» imputables à quelques-uns, cette politique était bonne. Là était la tromperie, d'autant que le pouvoir était averti de l’ampleur des procédés qu’il disait réprouver. La recette fut alors d’accuser des exécutants pour exonérer les politiques en faisant passer une pratique assez générale pour des cas particuliers . Ce fut l’essai par l’institution de la Commission de sauvegarde d’une opération (ratée) de blanchiment C’est la même mystification qu’aujourd’hui sur l’Irak ( ou tout est toutefois, pour le reste, différent) : un pouvoir égaré, trouve toujours ses séides ; des acteurs prêts au pire sont bien utiles pour en servir les basses oeuvres jusqu’au jour où, ce pouvoir, ne pouvant courir la honte de couvrir leurs actes devant une opinion émue, doit les faire condamner pour se dédouaner. Mais encore faut-il qu’il y ait une opinion pouvant être choquée. Il y en a plus aujourd’hui, du moins à l’échelon international (sinon en Russie par exemple), qu’il n’y en avait dans la France des années cinquante.


La responsabilité essentielle des actes accomplis par les acteurs de terrain, autant victimes que bourreaux, incombe au pouvoir politique. Dans l’incapacité d’avoir cherché une autre ligne de conduite, les gouvernants s’en remettaient à toutes les méthodes employées, et même, en demandant des résultats, acculaient, en fait, aux dérives dénoncées ( et je partage en cela ce qu'ont dit bien des chefs militaires ). Au demeurant, l’analyse casuistique des directives et instructions elles-mêmes laissait une part d’interprétation, tandis que la clémence des pouvoirs hiérarchiques, voire judiciaires, ayant permis bien des couvertures et ayant explicitement accompagné quelques poursuites et jugements exprimait bien une forme de consentement de ces pouvoirs aux actes de leurs subordonnés.


Le pays a eu l’armée qu’il méritait et, même au temps de la conscription, qu’il engendrait. Elle n’a jamais été que le bras du pouvoir politique et le reflet de l’esprit de la Nation dont elle a, pour une part, exprimé aussi les diversités. Comme je l’ai constaté sur le terrain et par les échos à mes articles, comme l’ont bien montré, en dehors même de la position du contingent, les réactions des cadres de carrière à des débordements d’Européens et/ou au mouvement des généraux séditieux, bien des conceptions et des sensibilités différentes ont existées en son sein au regard des affaires d’Algérie14. C’est dire combien, à la fois, parce que l’armée n’a jamais été un bloc et parce qu’elle ne porte pas la responsabilité politique des dérives de la pacification, il est souhaitable qu’en tant que corps, elle ne devienne pas le bouc émissaire d’une lecture partiale de l’Histoire.



B - L’aveuglement du temps me semble enfin imputable au fait que la rationalité d’apprécier et de faire connaître la fiabilité des réponses possibles à la situation (quels étaient les avenirs explorables et éventuellement gérables pour l ’Algérie des années cinquante à soixante ?) n’a guère prévalu sur le fait de se soumettre aux réactions politiques immédiates et aux pressions des circonstances en appliquant le précepte « je suis leur chef, donc je les suis ». C’est ce qui a conduit, après le 6 février des tomates à Alger, au retournement de ligne de conduite du front républicain. L’avenir officiellement proposé alors par la France de la IVeme République était un régime hybride entre l’assimilation et une structure originale, ce qui, au vu des précédents exercices de cette nature, ne pouvait que laisser tout le monde assez sceptique. Au milieu des années cinquante, l’autre seule hypothèse viable - .je persiste à penser que c’était la seule qui eut épargné à tous les Algériens un demi-siècle de tragédies - eut été, avant la destruction de tous les autres mouvements que le FLN, de conduire d’une part la lutte contre le terrorisme, mais non contre le nationalisme, et d’autre part d’ouvrir sur des élections libres et des négociations incluant d‘emblée la perspective d’une indépendance-association. Mais la composante d‘indépendance était alors récusée par le pouvoir français, comme le FLN récusa quelques années plus tard la composante d’association.


Lorsque le passage à la Veme République porte au sentiment d’une redistribution des cartes dont chaque camp de pensée espère l’inverse de l’autre, cette habileté du Général à se donner du champ et le secret ont pour redoutable contrepartie que ce n’est pas la pédagogie qui fera évoluer l’opinion française, mais la lassitude. Une fois écartées l’idée d’une partition, à la mode israélienne et bien difficile à gérer, selon laquelle l’Algérie aurait pu être divisée en zones à dominantes ethniques différentes dont certaines eussent permis le maintien de colonies de peuplement, et surtout à la suite des échecs de recherches intermédiaires15, l’option est d’admettre qu’il n’y a plus rien d’autre de possible que les résultats du second round d’Evian. C’est le dénouement du triptyque ouvert sur les débouchés de l’autodétermination : « intégration, association, sécession ». La dernière est advenue par défaut parce que l’association n’était plus possible et que l’intégration ne l’avait jamais été.


La chance était passée de pouvoir tenir le cap d’une république algérienne très liée à la France, les deux gérant ensemble posément la décolonisation C’était une utopie des seuls hommes de bonne volonté dès lors qu’il n’y avait plus aucune force algérienne organisée pour le vouloir, ni du côté européen, ni du côté nationaliste. La réconciliation, même sans partage de citoyenneté comme il eut été par deux républiques associées , se heurtait à trop de passif et de plaies. Il n’y avait plus de corps intermédiaires pouvant faire les médiations ; les forces policières et militaires françaises, les forces révolutionnaires et terroristes F.L.N. s’étant unies, de fait, des années durant, pour éliminer tout autre acteur significatif de l’affaire C’est pourquoi les explorations du général se sont brisées contre les intransigeances du F.L.N. très affaibli et déchiré, mais qui avait néanmoins réussi à être le seul interlocuteur ( « Faible , mais seul. Donc fort » dit Jacques Duquesne, ouvrage cité) et contre le mur des oppositions européennes brutales à toute voie intermédiaire dressé par ceux qui n’avaient rien compris et rien oublié et qui ont fini par excéder le pouvoir français.


Il est banal de constater que deux extrémismes ont été responsables des échecs de l’hypothèse d’association. Celui des partisans d’une Algérie Française dont le contenu restait traditionnel ou fumeux et qui ont conduit à la contestation de Massu, aux barricades, au putsch et à l’O.A.S. Celui du GPRA qui voulait négocier en force, exclure d’un accord tout autre mouvement nationaliste et qui écartait l’hypothèse d’une forte rémanence européenne (cf. note 9). Ni les uns, ni les autres, tour à tour, ne contrôleront leurs émeutiers. C’est ainsi que par les accords d’Evian et, plus encore par leur non-application, la « personnalité algérienne » a pris les sombres chemins que l’on sait et a été la mauvaise réponse de l’Histoire à une situation que la France avait longtemps trop mal gérée. Ne s’est-elle, pour finir, fait autant d’illusions sur la capacité des chefs de guerre F.L.N. au sein du GPRA, à assurer la paix au moment où le pouvoir a basculé dans leurs mains, qu’elle s’était faite d’illusion sur la capacité des chefs de l’armée française à garantir l’ordre dans le respect de la loi 16 ? A moins que, dans l’un et l’autre cas, des pouvoirs politiques dépassés ait feint de contrôler l’Histoire qu’ils ont laissée subir, successivement, à toutes les populations d’Algérie.



Car, il est clair aussi, que celles-ci ne pouvaient pas bénéficier d’un système d’intégration. Après les déceptions laissées par les réformes avortées, compte tenu des affrontements raciaux et des plaies de la guerre, des populations dominées et humiliées de longue date auraient-elles, à la faveur du retour à la sécurité de 1961, accepté un progrès piloté par la France, que celle-ci n’aurait pu mener à bien cette « autre décolonisation » comme elle a pu le faire dans les « anciennes colonies » que sont les départements d’outre-mer17. En premier lieu pour des raisons historiques. Les DOM qui, après les exterminations des Indiens, étaient presque vides d’hommes ont été peuplés au moment de la traite par l’arrivée, en petit nombre, d’européens et par l’importation massive des esclaves. Ces deux peuplements, dans la cruauté longtemps, puis peu à peu dans un cheminement partagé, sont arrivés en même temps sur des terres inoccupées et ont vécu ensemble une histoire difficile mais progressivement conviviale et depuis longtemps devenue gouvernée par un principe d’égalité accepté par tous et appliqué dans tous les domaines. À l’inverse la colonisation du Maghreb s’est superposée à des civilisations préexistantes de longue date, à des sociétés dont elle a pris partie des biens pour installer ses ressortissants et n’a longtemps, sinon jamais, accepté l’idée de l’égalité entre les individus appartenant aux deux principales communautés. De surcroît l’objectif d’égalité, déjà mal acceptée en Algérie eut impliqué une considérable et rapide transformation d’un pays très inégalement développé et frappé d’une large « clochardisation » en un pays moderne aux chances sociales partagées. Au niveau d’un effort concernant au départ plus de dix millions d’habitants promis à un fort développement démographique. Ce qui a été à l’échelle de la démographie des DOM de la capacité de la Nation, n’aurait pu l’être au niveau de l’Algérie. Enfin, si l’intégration s’était réalisée au sein de l’ensemble national, le poids de l’électorat algérien eût arbitré la vie de la métropole, sauf à construire un régime fédéral très original conférant l’essentiel des pouvoirs au niveau de chaque entité fédérée, ce qui serait, au demeurant, revenu à une hypothèse proche de celle de République associée.



Je tenais à revenir sur cette Algérie qui nous a meurtris si souvent, même si aujourd’hui, les démesures et les épouvantes qui peuplent le monde créent comme une indécence à évoquer ce passé. Il serait convenable de dire, à ce stade, que les drames de l’Algérie peuvent au moins porter quelques leçons. Est-ce si sûr ?


C’est un régime démocratique, appuyé sur l’opinion, qui les permit, comme d’autres mêmes régimes ont engendré ou portent aujourd’hui ailleurs dans le monde tant de pouvoirs ou de politiques détestables, ce qui devrait inviter à se garder partout de la « démocratie absolue » et de la pensée unique qui va souvent avec. Il faut donc donner tout leur rôle de contrepoids à la séparation des pouvoirs, à la pédagogie contre le simplisme, aux forces nationales ou supranationales de conseil et de contrôle, aux interrogations des sociétés civiles face aux certitudes à la mode favorisant des majorités d’aveuglement. Et pourtant l’affaire algérienne ne fait bénéficier d’aucune analyse comparée salutaire ni les affrontements de Palestine, ni ceux d’Irak, ni ceux de Tchétchènie. Pire, la référence est quand même utile : on dit que l’étude des techniques d’interrogatoire intéresse les spécialistes et que les égorgeurs extrémistes sont encore plus efficaces en vidéo. De fait, les dimensions qui furent celle du conflit algérien explosent. La communication mondiale instantanée permet de valoriser l’horreur. La force de frappe des images sert le chantage des uns. Permet-elle de contenir les recours des autres aux pratiques tortionnaires ? À coup sûr, pour le moins comme ailleurs, de faire châtier les exécutants pour exonérer les politiques. À coup sûr aussi, la diffusion du sacrifice criminel des kamikazes encourage ceux-ci dans ces voies nihilistes qui n’avaient pas été, même au moment des bombes dans les villes, une technique de la lutte des Algériens. Mais parmi les survivants ou les descendants de ces déçus de la France, puis victimes de leurs colonels, sceptiques aujourd’hui sur leurs politiques, beaucoup, le temps ayant passé, font aussi le rêve français : que nos nations méditerranéennes travaillent ensemble comme des adversaires héréditaires européens ont su le faire et que, même si leur terre nous a été hostile, la nôtre les accueille bien. Et il est vrai que l’Algérie reste en nous, ne serait-ce que par la présence de tant d’Algériens dans notre pays. Celui-ci saura-t-il, à côté de la tradition républicaine, laïque, assimilatrice ( et d’ailleurs, à tout prendre, un peu sectaire, les Français n’admettant bien parmi eux, et pour jouir des mêmes droits, que des hommes et des femmes qui acceptent de leur ressembler ) faire place vraiment compréhensive à ces communautés dont la présence est largement la suite de sa propre histoire coloniale et donc, pour une part, de son indéniable responsabilité ? Mais c’est un autre débat. Et le dernier n’est-il pas que, nous aussi, nous puissions retourner en Algérie, et en paix.




1 C’est Daniel Guérin qui a très bien compris le sens de ce titre comme il l’explicite dans son livre « Ci Gît le colonialisme » ( Ed. Mouton, 1973) : « L’utopie, dit-il, c’était le rêve impossible d’une « intégration » qui venait vingt ans trop tard et d’une chimérique « pacification » ; en s’y obstinant, l’on risquait fort de s’engager sur la voie d’un totalitarisme où toute opinion discordante est considérée comme danger et traitée comme tel ».

2 Sans complaisance à l’égard du FLN, ces articles ont pourtant été bien compris par l’historien algérien qui y a appartenu, Mohammed Harbi. Il écrit dans « Une vie debout » ( la Découverte, 2001), rappelant ses relations des années cinquante avec la fédération des étudiants socialistes à laquelle j’appartenais : « La passion des jeunes socialistes pour la Tunisie et le Maroc contrastait avec leur timidité à l’égard de l’Algérie. Malgré ses réserves à l’endroit des nationalistes, Gérard Bélorgey était alors le plus ouvert à notre cause. Je ne serai donc pas surpris lorsque, en 1957, il écrira dans le Monde, sous le pseudonyme de Serge Adour, l’un des meilleurs articles contre la guerre que nous imposait son pays ». Voir dans l’article Algérie du « Dictionnaire historique et géopolitique du XXeme siècle » ( la Découverte 2002) la synthèse de M. Harbi, explicitant les caractères des actions (externe et interne) du FLN par le fait que l’élimination des autres encadrements intellectuels avait promu aux commandes de l’action de libération nationale, les éléments les plus radicaux et les plus durs de la contestation anti-européenne.

3 cf. les deux films de Patrick Rotman ( L’ennemi intime , 1, l’engrenage, 2, les états d’armes) diffusés le 1er novembre sur FR3) et dont je valide tous les contenus, en regrettant toutefois que la nature de cette production n’ait pu assez bien faire apparaître à côté des atrocités de toutes origines qu’elle explicite et psychanalyse, combien le stationnement du corps expéditionnaire pouvait comporter de débilitantes durées de non-événement dans un simple statut d’occupation.

44 - Pour une filmographie, consulter la revue « Repérages », N° 46, septembre/octobre 2004

Parmi ces livres éloquents, voici un échantillon:

- Olivier Todd, La négociation, Grasset, 1989

- Colonel Georges Buis, La Grotte, Seuil 1988

- la partie « Maghreb » de "Bulles d’Histoire et autres contes vrais", Gérard Bélorgey, Phénix Editions, 2000

- Régine Desforges, Alger, Ville blanche, Fayard, 2001

- les carnets du sénateur Jean Faure en Algérie , après une publication dans le Monde du 17 février, Flammarion, 2001

- Jean Debernard, Simples soldats, Acte Sud, 2001

- François Bourgeat, La Nuit Algérie, Mercure de France, 2004 ( le plus désespéré)

5 - Les dimensions psychologiques infernales de la présence du contingent sur le théâtre d’opérations n’ont pas vraiment été prises en compte par les théoriciens de la guerre contre-révolutionnaire. Celle-ci ne peut être bien conduite que si elle est techniquement totalement maîtrisée, par une armée de métier. Dès lors qu’elle impliquait beaucoup d’appelés, ceux-ci pouvaient prendre la main soit pour des excès, soit pour des refus (comme celui du putsch)

6 Ceux-ci sécurisent certes des populations rurales regroupées ( environ deux millions de personnes) contre les exactions et pressions du F.L.N., tout en privant celui-ci d’un tissu support, mais en même temps les conditions de ces regroupements critiqués (cf. rapport Michel Rocard d’avril 1959 au Garde des Sceaux et en janvier 1960, rapport de la Commission Internationale de la Croix-Rouge) peuvent alimenter une vindicte contre les autorités françaises.

 

7 Il n’est pas nécessaire de faire ici une large bibliographie dont l’on dispose dans tous les ouvrages nouveaux (voir « La guerre d’Algérie, 1954/2004, la fin de l’amnésie », sous la direction de Mohammed Harbi et de Benjamin Stora (Robert Laffont), au sein duquel on trouvera les noms et les publications de nombreux auteurs et chercheurs. ou sur les banques de données Internet. Je désigne néanmoins comme particulièrement pertinent « Pour comprendre la guerre d’Algérie », Jacques Duquesne, Perrin, 2001.

8 - Il faut accorder à André Rousselet qui a publié dans Le Monde des 13/14 mai 2001 un article sur « François Mitterrand et l’Algérie dans la tourmente », en tant qu’ancien chef de cabinet de celui-ci, alors Garde des Sceaux, et pour en défendre la mémoire, le talent de bien mettre en exergue cette facilité « Tout devient plus simple en effet quand on connaît l’issue… De quel singulier privilège dont les acteurs étaient privés, les critiques d’aujourd’hui ne disposent-ils pas : ils peuvent commencer leur récit par la fin ».

9 - cf. contribution de Jean Daniel au livre précité « La fin de l’amnésie ».

10 - Les gorges de Palestro sont le lieu où les corps affreusement mutilés de 19 appelés ont été retrouvés en mai 1956.

11 - cf. débats de l’Assemblée Nationale du 11 décembre 1957 sur le renouvellement des pouvoirs spéciaux : échange de vues entre Pierre Cot et Jacques Soustelle.

12 - Hors Daniel Guérin, aucun des spécialistes de gauche de la guerre d’Algérie n’a jamais repris ni cité ces articles.

13 - Mes documents sur l’Algérie et les réactions de l’époque sont déposés au fonds Gérard Bélorgey du Centre d’Histoire de l’Europe du vingtième siècle, à la Fondation Nationale des Sciences Politiques (www.chevs.sciences-po.fr.); les pièces peuvent être consultées, 56 rue Jacob, Paris 6eme.

14 et voilà, au-delà de la confrontation Massu/ Bolladière; Bigeard/Dabezies, un beau domaine d’études qui devrait intéresser les chercheurs

15 - février 1960 appel de Fehrat-Abbas aux Européens pour édifier ensemble la République- juin 1960 : opération Si Salah (chef de la Wilaya 4) de tentative de négociation à l’Elysée pour le compte de l’armée de l’intérieur , désapprouvé par le GPRA qui le convoque en Tunisie sur la route de laquelle il trouvera la mort  - février 1961, pourparlers de G.Pompidou en Suisse échouant sur la participation du MNA – mars /juin 1961, premier round d’Evian , accompagné d’actions fortes FLN et OAS en Algérie et aboutissant à la suspension des contacts – 1960/1961 : nombreuses crises au sein du FLN se concluant par le remplacement de Fehrat Abbas à la tête du GPRA.

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Des procédés comparables ont été utilisés par les uns et les autres. Et dans les deux cas, il y en a des traces écrites. cf. in Le Monde du 23 juin 2000, l’article de Jacques Isnard citant la directive Massu sur « les techniques de l’interrogatoire » & cf. in ouvrage précité en note 12, page 398, une directive de la Wilaya 1.

17 cf. « Les départements d’outre-mer, l’autre décolonisation », R. Deville et N. Georges, Collection Découvertes Gallimard 1996 – « Les DOM.TOM », G.Bélorgey & G. Bertrand, La Découverte, Collection repères, 1994.

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