Les
graves perturbations de tous ordres qui font suite à ce que beaucoup
« d’experts » dénomment la crise financière ne seraient-elles
que légers dommages collatéraux dans une économie qui, elle, serait
globalement positive ? Autrement dit, l’économie financiarisée,
qui est celle dans laquelle vit le monde aujourd’hui, est-elle, au bout
du compte, favorable aux 6,5 milliards d’êtres humains et à la planète
elle-même ?
On peut indiquer quelques caractéristiques de notre environnement
actuel. Les transactions d’ordre financier, dans le monde, vont bien
au-delà de la circulation des biens et des services. Que celle-ci soit
environ 120 fois moindre que celles-là, ne peut que conduire aux
spéculations en tout genre. Selon la Banque de France, les entreprises
des pays du G7 sont prêteuses « nettes » aux autres agents de
l’économie à hauteur de 1 300 milliards de dollars alors même que,
partout, l’investissement est insuffisant. Et c’est de manière
parfaitement fondée que, dans une analyse publiée dans Les Echos
du 8 février 2008, Jean-Marc Vittori note que « les entreprises
n’ont plus vraiment besoin de lever des fonds en émettant des actions –
sauf accident. Au contraire, elles rachètent leurs propres actions. Les
dérivés servent donc surtout aux gérants de fonds qui cherchent à
placer au mieux leurs capitaux. » Mais a-t-il raison d’assimiler
la critique de la finance à une critique de la monnaie ?
La Banque de France dans son Bulletin n° 152, remarquait
aussi : « Ce phénomène [aversion au risque pour les nouveaux
investissements] expliquerait pourquoi une telle proportion des
bénéfices vient alimenter les liquidités ou est redistribuée aux
actionnaires, malgré la forte croissance de l’économie mondiale ».
Mais, dira-t-on, ces flux accrus (multipliés par 50 en 20 ans vers les
pays émergents selon le FMI), profitent à la croissance des dits pays
et, malgré les fortes inégalités, aux populations concernées. Mais ces
flux sont-ils, mécaniquement, liés à la croissance ? En premier
lieu, la Banque des règlements internationaux rappelle que, en 2006,
les pays émergents ont été exportateurs nets, vers les pays du Nord et
d’abord les Etats-Unis, de quelque 640 milliards de dollars.
L’intervention, ces dernières semaines, des fonds souverains au profit
d’établissements bancaires prestigieux du Nord, à hauteur de plusieurs
dizaines de milliards, est emblématique. En second lieu, de nombreuses
études montrent une absence de corrélation entre entrée de capitaux et
taux de croissance. On pourra se reporter, à ce sujet, à Finances et Développement
du FMI de mars 2007 qui cite, notamment, la Corée où l’entrée nette de
capitaux a été nulle entre 1980 et 2000 pour un taux de croissance
moyen supérieur à 5 % alors que, sur la même période, Madagascar,
avec un flux d’entrée équivalent à 6 % de son PIB, a subi une
croissance négative de 1,3 % l’an ! Le lieu n’est pas ici de
démêler tous les ressorts de la croissance, il s’agit, plus
modestement, de récuser l’affirmation souvent entendue que les flux
financiers favorisaient la croissance, particulièrement celle des pays
émergents.
Les bourses étant un lieu où débutent ou s’aggravent les turbulences
que l’on sait, se pose la question de leur nuisance ou de leur utilité.
Prétendre, ou espérer, que la bourse joue un rôle économique favorable
relève d’une sorte de gageure dans la mesure où elle n’apporte pas,
comme on vient de le souligner, de ressources à la production. On y
voit des acteurs opérer pour augmenter leurs avoirs financiers,
notamment en favorisant la montée des cours sans lien véritable avec
l’économie réelle. Dès lors, ces interventions obéissent à des
exigences de « rentabilité » et aux réflexes
« moutonniers » bien connus. Ces comportements sont renforcés
par le comportement des entreprises, dicté bien évidemment par les
actionnaires, qui est bien davantage imposé par les cours boursiers que
par une logique productive. La meilleure preuve en est que, depuis
vingt ans, toutes les instances internationales reconnaissent que la
part des profits a augmenté considérablement dans le produit mondial et
que la part salariale a baissé d’autant, ce qui ne peut assurer un
équilibre durable. La bulle éclate, et avec elle la crise, lorsque
l’économie impose à la finance un retour sur terre : il y a des
limites à l’augmentation de la productivité – d’aucuns diraient, non
sans raison, de l’exploitation – du travail.
Mais, entend-on, l’économie globale dans laquelle nous sommes impose
des besoins importants de liquidités. D’une part ces besoins de
liquidités ont-ils pour objet d’améliorer la satisfaction des besoins,
réels, des citoyens ? Si tel est le cas, il est totalement
impossible de considérer, par exemple, que le « bonheur »
supposé de quelques millions d’Etasuniens devrait s’opérer au détriment
d’autres, contraints d’abandonner leur habitation dont ils ne peuvent
plus supporter la charge de la dette contractée. D’autre part, outre
que la différence considérable entre le chiffrage des biens et services
et celui des liquidités peut difficilement être justifiée, on doit
aussi se demander pourquoi il faudrait que des artifices viennent, non
pas favoriser, pour l’acquéreur, la possession définitive d’une maison,
mais accroître encore cette fluidité superflue. La fameuse titrisation
des créances est emblématique à cet égard. Devant le constat que
certaines créances sont à haut risque, les banques pensaient trouver
une parade tout en ne freinant pas la course à la liquidité. Elles ont
divisé leurs créances dans des proportions inouïes. Si un risque de 100
est jugé démesuré pour un seul créancier, elles espéraient que, devenu
1 par le miracle de 100 titres revendus sur les marchés, il devenait
insignifiant. Il l’est jusqu’à ce que les processus de paniques qui
sont parfaitement analysés dans l’histoire économique provoque, par un
effet de dominos, l’écroulement de cette construction sophistiquée.
Depuis le crack des tulipes en Hollande au milieu de XVIIe
siècle, on recense moult exemples qui se déroulent, toujours, de la
même manière. On ne peut guère prétendre que les produits dérivés
auraient « résolu un problème qui empoisonnait la vie de paysans
depuis des siècles : la soudure ». D’abord parce 900 millions
d’êtres humains souffrent encore de faim aujourd’hui et plus du double
vivent dans des conditions plus ou moins précaires, mais encore on voit
le résultat calamiteux de la disparition de la distinction entre
banques de dépôts et banques d’affaires qui a conduit les institutions
financières actuelles à ne faire métier, avant tout, que de la
spéculation sur produits dérivés. Une vraie dérive.
Alors que faire ? Sortir de ce système dommageable pour des
centaines de millions d’êtres humains et pour, ce n’est plus contesté
par quiconque, l’avenir de la planète elle-même. En lieu et place du
« tout marché » qui aboutit à un engrenage de compétition,
aux graves désordres qui nous entourent, allant même jusqu’aux guerres,
il faut mettre en oeuvre un système de biens publics gérés par les
puissances publiques au plan, national, régional ou mondial. C’est
évident en ce qui concerne les biens mondiaux tels que, l’eau, la
santé, l’éducation ou le climat, mais ça l’est tout autant pour la
monnaie. S’agissant des biens mondiaux, leur financement ne peut se
situer qu’à ce niveau, c’est pourquoi nous proposons des taxes globales
dont le total peut atteindre, comme montré dans le rapport Landau
(2004) plus de 1 000 milliards de dollars. Parmi ces taxes, il y a
celles sur les transactions de change et de bourses (transactions qui
se sont élevées en 2007 à 3 000 milliards de dollars par jour dans le
monde), mais aussi une taxe additionnelle sur les bénéfices des
transnationales qui vont croissant alors que leur taux d’imposition
diminue, ainsi que des taxes capables de réduire les externalités
négatives environnementales.
8 février 2008, Jacques Cossart, Jean-marie Harribey

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