Le texte du manifeste :
« L'histoire est en suspens, car la déraison s'est emparée du monde.
Comme en témoignent brutalement les dérèglements des mécanismes
financiers, la croissance de la famine, l'aggravation des inégalités ou
l'emballement du bouleversement climatique, l'humanité s'est mise en
situation de perdre la maîtrise de son destin. Nous sommes parvenus à
ce moment clé où tout peut basculer, jusqu'à l'irréversible, ou, au
contraire, favoriser un sursaut pour construire une nouvelle donne dont
l'Europe deviendrait le creuset.
Soit la trajectoire d'effondrement
dans laquelle s'inscrit la mondialisation du tout-marché et de la
prédation aveugle se prolonge, et l'on verra la conjonction des crises
– écologique, énergétique, alimentaire, financière, économique,
sociale, identitaire – précipiter la planète dans une régression sans
précédent ; soit les sociétés humaines se ressaisissent, refusant la
spirale de l'excès, des fractures sociales et du découplage avec la
nature, et alors surgiront les forces porteuses des réformes
nécessaires pour échapper au chaos et tracer l'horizon d'une nouvelle
espérance.
Il est urgent de se rassembler pour y concourir. Ni demain, ni peut-être. Maintenant et résolument !
Ne rien faire ouvrirait la porte à des politiques autoritaires
pour gérer les pénuries ou les conséquences des migrations d'origine
climatique. Agir, c'est éviter la barbarie pour choisir la
civilisation.
Nous n'avons plus le temps. Tous les indicateurs sont au
rouge. Notre modèle de développement est pulvérisé par les faits !
Aveuglé par l'idéologie de la croissance sans limites, dopé par le
laisser-faire du libéralisme, le système productiviste fonce tout droit
vers la catastrophe, tel un bateau ivre. Partout l'insécurité sociale
grandit. Le progrès perd son sens au profit d'une montée de
l'insignifiance et d'une destruction du vivant. L'humanité avance vers
son désert.
[…] Une autre politique est possible :
celle de la responsabilité. Le devoir d'équité universelle,
l'attachement au vivant sous toutes ses formes, la nécessité de réduire
l'empreinte écologique sur les ressources et les équilibres naturels
commandent de changer d'ère. Il faut entrer sans plus tarder dans un
nouveau monde, celui d'une profonde mutation écologique et sociale de
civilisation. Celle-ci s'appuiera sur les valeurs de sobriété, de
mesure et de modération, de partage, de solidarité et de démocratie, a
contrario des aliénations marchandes et des violences économiques qui
contaminent les écosystèmes, déstructurent les sociétés, écrasent les
diversités culturelles et broient les individus dans la compétition du
toujours plus et les frustrations permanentes.
D'abord, il faut rompre ! Rompre,
c'est s'en prendre enfin aux racines […]. Agir sur les structures de
nos sociétés et travailler en même temps à une insurrection des
consciences, voilà les deux défis à relever pour éviter une
désagrégation tous azimuts et, au final, la défaite de l'homme.
L'urgence commande donc de réunir les
conditions collectives pour que la trajectoire humaine s'engage sur une
autre voie. Autre projet de société, autre modèle de civilisation… le
chemin passe par la refondation progressive et pacifique de nos
manières d'être et de vivre, ensemble et individuellement.
b[[…] Nous n'affichons ni lendemains
qui chantent ni programmes miracles.]b Nous affirmons seulement un
autre choix : celui d'une nouvelle régulation, fondée sur l'impératif
écologique et social, dont la déclinaison devra être établie
démocratiquement dans chaque domaine impliquant la communauté humaine.
Notre démarche consiste à opposer pied à pied des alternatives aux
logiques destructrices et spéculatives, à trier entre ce qui est
possible et ce qui ne l'est plus, à rassembler les énergies pour que la
société s'engage dans une transition vers un monde qui, à défaut d'être
parfait, restera viable pour tous et se montrera plus juste au plus
grand nombre.
L'enjeu est tel et son urgence si
prégnante que nous ne pouvons plus consentir à la tradition des jeux de
rôle auxquels la représentation politique se complaît, avec ses
rabâchages traditionnels qui pétrifient le futur et ses crispations
claniques qui dévalorisent les consciences. Quels que soient leurs
référentiels idéologiques, les partis politiques dominants bégaient
devant les défis du nouveau siècle, refusant l'obstacle du grand
tournant nécessaire. Ils restent liés à un type de développement
insoutenable, fondé sur le mythe d'une progression exponentielle des
richesses et, au final, sur le diktat absurde de la croissance pour la
croissance. Chacun à leur façon, ils persévèrent dans la reproduction
de mécanismes de plus en plus aliénants qui consacrent la domination de
l'avoir sur l'être et de l'économique sur le politique.
Vivre avec son siècle consiste
aujourd'hui à prendre conscience que l'âge du gaspillage et de
l'inconséquence est terminé, que l'autorégulation du marché est un
mirage, que la réalité est désormais surdéterminée par la crise
écologique et l'approfondissement des inégalités sociales.
[…]
C'est pourquoi
il s'agit de développer un nouvel espace politique au sein duquel ceux
et celles qui se rassemblent dans leur diversité traceront la
perspective d'un nouveau projet de société. Celui-ci n'est pas hors
d'atteinte. Il repose sur l'aspiration grandissante des populations à
vivre autrement que dans l'accumulation, le factice ou les dettes et
sur la montée de l'exigence citoyenne pour une répartition équitable
des richesses et un juste échange entre les peuples.
Ce modèle alternatif n'est inscrit
dans aucun dogme ni bréviaire, même s'il est attaché aux meilleures
traditions humanistes, en particulier l'opposition radicale au racisme,
à l'antisémitisme, au sexisme et à toute forme d'ostracisme et de
domination. Il se construira pas à pas, à partir des besoins de bientôt
7 milliards d'individus, de l'intérêt collectif des peuples de la
Terre, de la protection des biens communs et de l'extension des
services publics, du partage des ressources et du respect des
équilibres du vivant. Il se fondera sur les valeurs de justice sociale
et de solidarité planétaire, de sobriété et de conscience des limites,
de droits humains et de dialogue démocratique. Il orientera
progressivement les activités vers une réduction de l'empreinte
écologique, impliquant de nouvelles façons de consommer, de produire,
de se déplacer, de travailler, d'échanger, d'innover, d'habiter les
villes et les territoires et de faire ensemble société. Il encadrera
rigoureusement les mécanismes du marché et leurs prolongements
financiers. Il stimulera la recherche scientifique et la créativité
industrielle selon une perspective compatible avec les besoins réels et
les limites de la biosphère.
A nouveau projet de société, nouvelle régulation économique et sociale.
Il s'agit de penser l'organisation de la société selon le principe de
durabilité, intégrant à la fois l'impératif écologique et celui de la
justice sociale : durabilité des ressources et des équilibres naturels,
durabilité, dans leur diversité culturelle, des systèmes économiques de
demain, des contrats sociaux et des modes de vie. Autrement dit, il
s'agit d'engager des réformes incompatibles avec l'hégémonie
productiviste et consumériste qui précipite les dégâts écologiques et
sociaux à coups de dérégulation, de financiarisation, de
marchandisation et
d'uniformisation.
Un nouvel espace politique porteur d'une nouvelle politique de
régulation ne peut se concevoir d'emblée qu'à l'échelon européen
puisque l'Europe est notre famille, et sans frontières puisque le monde
est notre village.
[…]
L'Union
européenne, malgré les aléas de sa construction et des pratiques trop
souvent technocratiques, a bâti un espace de paix et de coopération
entre les 27 Etats et les 83 peuples qui la composent. Elle a su
s'interposer comme une force de conciliation dans les conflits. C'est
un formidable acquis, une histoire positive, à rebours des visions
archaïques ou souverainistes qui imprègnent encore ce continent qui
était celui des guerres. Des cultures différentes démontrent qu'elles
peuvent vivre ensemble et s'enrichir mutuellement dans un monde déchiré
par la violence multipolaire et les replis nationalistes et
communautaristes.
Plus que jamais, nous avons besoin d'Europe. Mais l'Union européenne
n'apparaît plus comme une entité capable de réguler les équilibres
mondiaux selon des critères de justice sociale et d'environnement. Ses
dérives libérales tendent à l'assimiler à un simple épiphénomène d'une
globalisation chaotique, voire même à un accélérateur de celle-ci.
D'autant plus que les peuples boudent l'Europe parce qu'ils ne se
reconnaissent pas dans ses institutions sans visage. Comment s'en
étonner, dès lors qu'on leur parle surtout de compétitivité et de
concurrence, comme si le marché pouvait à lui seul tenir lieu d'horizon
? L'Europe est plus présente dans leur vie pratique que dans leurs
cœurs. Ils attendent légitimement un projet qui les fédère et leur
ouvre l'horizon.
Le moment est venu pour que les
Européens s'emparent et s'identifient à la perspective politique d'une
Europe solidaire et durable. En installant la mutation écologique et
sociale comme colonne vertébrale de la communauté de destin des peuples
européens, nous avons l'occasion de vivre mieux. A nous tous de la
saisir ! »
Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly, José
Bové, Jean-Paul Besset, Cécile Duflot, Antoine Waechter, Yannick Jadot,
François Alfonsi, Pascal Durand
Voir le site internet
www.europeecologie.eu
Cet article sortira dans Marianne demain dans la rubrique Forum