article paru dans omnivore en 2004.
Le pays d’Auge avec ses haies, ses prè-verger, ses pommiers haute-tiges et ses vaches normandes offre dans la tourmente libérale, une passionnante cohérence agro-culturelle. Rien n’est là par hasard, surtout pas pour satisfaire un folklore paysager, entretenu par des paysans à qui on voudrait faire endosser un habit de jardinier pour Parc naturel. Pouvoir déguster une pièce de viande de race normande1 , un camembert A.O.C. et surtout un verre de cidre du Pays d’Auge c’est pouvoir croquer à pleine dents dans la réalité d’un pays. Rassurez vous, je ne milite pas pour un retour à la terre écolo. Les normands, gauchistes, cela se saurait. Je désire juste vous démontrer la réalité paysagère d’une culture et la place qu’y tiennent les productions agricoles. De plus, c’est bien dans cette cohérence que peut se développer une production de qualité, bonne, gustativement, à manger et à boire. Connaître sa propre culture est le préliminaire indispensable à l’acceptation de l’autre et l’assimilation de nouveaux horizons pour réaliser la tradition d’aujourd’hui. Se poser un certain nombre de questions permet de donner au verre de cidre du Pays d’Auge que l’on déguste une réalité bien plus passionnante que les simples : c’est beau, c’est bon.
Pourquoi des haies et des pré-verger ?
Élever
un troupeau bovin, dans une région ou l’herbe est
abondante, grâce aux conditions climatiques, est une solution
optimale pour fournir des sources de protéines diversifiées.
Le lait peut être consommé frais ou sous sa forme
conservé, le fromage. Ce lait acquière des qualités
gustatives indéniables du fait des propriétés de
l’herbe produite. Abondance des précipitations, douceur
du climat permettent de prolonger les périodes ou les bêtes
sont à l’herbe avec une herbe fraîche, nutritive
et abondante à disposition. Ces pacages naturels, installés
sur les coteaux d’une région vallonnée au sol peu
profond et au substrat argileux peu propice au labourage, offrent une
diversité de flore jouant sur la richesse du lait. Ainsi ce
lait de qualité, permet de produire beaucoup de crème,
et de baratter un beurre abondant, mais aussi, du fait de son taux
élevé de caséine, d’avoir un bon rendement
fromagé. Le savoir faire des hommes, à partir de cette
matière première, se polit au fil du temps pour fournir
une qualité gustative typée à ces produits de
transformation que sont le beurre normand et le camembert. Ce
dernier, structuré visiblement de manière récente,
a sans doute bénéficié des avancés
techniques du XIX° siècle, pour en faire un fromage aux
caractéristiques appréciés rapidement, au delà
des limites de sa région. Mais ces ensembles herbagés
favorisent aussi l’élevage de bête à
viande. Lenteur de la croissance, élevage tout herbe,
sélection d’une race, la normande, pouvant développer
des caractères laitiers et bouchers donnent aujourd’hui
une démarche par les éleveurs normands d’un
dossier de demande d’Appélation d’Origine
Contrôlée, pour la viande de race Normande. Vouloir
réduire la normande, race mixte par excellence, à une
seule des ces caractéristiques, ou vouloir la remplacer par de
la prim’holstein, au rendement laitier supérieur remet
en question la logique de l’exploitation herbagère
normande. En effet, l’agriculture dite moderne, développer
entre 1950 et 1980, cherchait à sur-spécialiser la
production, sans tenir compte des réalités locales.
Ceci, dans le but de créer des centres de collectes
industrielles, pour centraliser et agrandir les unités de
productions. Faire beaucoup, permet de baisser les coups de
production, donc d’augmenter la marge bénéficiaire,
mais souvent au prix d’une baisse de l’originalité
du produit.
Quand aux haies, pas très agriculture
moderne, elles étaient la manière la plus pérenne
de clôturer les pacages de cette zone d’élevage
intensif. Une haie mieux que du barbelé, mais une haie qui
sert aussi de coupe vent dans une région proche de la mer et
favorisant aussi le maintient d’une fraîcheur favorable à
la pousse de l’herbe. De plus la haie entretenant une micro
faune abondante offrait de bonnes capacités de pollinisation
pour les arbres fruitiers.
Et le cidre dans tout ça ?
Ces pacages naturels ont toujours accueilli des
pommiers. Si l’herbe exploite la surface du sol les racines des
arbres plongent plus profondément. Conduits en haute tige, ces
pommiers avec leurs troncs élevés mettent leurs
frondaisons hors de porté des vaches. Ainsi, ces près
en coteau sont optimisés en étant aussi verger ou les
arbres donnent de l’ombre au troupeau et préservent la
fraîcheur favorable à l’herbe. Mais ce système
place la cidriculture en complément de l’élevage
bovin et non comme production principale, dessinant un ensemble
équilibré entre élevage bovin mixte et
cidriculture. Certainement que la production industrielle de cidre a
souhaitée un production de pomme plus optimisée, mais
ceci n’a rien avoir avec l’AOC Pays d’Auge. Car une
trentaine de cidriculteurs se sont battus pour obtenir une A.O.C. en
1996. Et pour cela, ils ont en fait défendu, consciemment ou
inconsciemment, la globalité de leur système de
production et son paysage, réunissant, lait, viande et pomme à
cidre.
Pourquoi du cidre ?
Replaçons nous dans la réalité sanitaire du XIX° siècle, ce cher vieux passé. Les contrats de travail des ouvriers agricoles stipulaient la mise à disposition journalière suivant les régions d’une quantité de vin ou de cidre. Non pas pour des raisons d’alcoolisme chronique bien sur, mais tout simplement parce que l’eau, premier vecteur d’épidémie, n’offrait que très rarement les caractères de propreté souhaitable. Par contre le vin ou le cidre, boisson fermenté, même à faible taux alcoolique, permettaient de se préserver d’un certain nombre de maladies. Partout ou la vigne pouvait pousser on faisait du vin, ailleurs les pommiers prenaient sa place. Là encore, des désirs gustatifs, moins fonctionnalistes se développent pour donner des productions de meilleur qualité dans telle ou telle région. Dans la combinaison complexe terroir, savoir-faire et expérience se crait les conditions d’un goût du produit. Les variétés de pommiers ou de vigne se modèlent suivant les facteurs de sol, de climat et de désir gustatif. Ce dernier caractère, de loin le plus complexe et fluctuant, se construisant sur la variabilité extrême de sucré, acide, amer, et toute la palette des parfums. Ainsi, le cidre du Pays d’Auge s’est orienté vers des notes d’amertumes données per des pommes sélectionnées dans ce sens, et pondérées par le sucre résiduel. Ce dernier caractère, permet, aussi, après la mise en bouteille, une reprise de la fermentation, donnant au produit son caractère effervescent. La carte d’identité gustative du cidre du Pays d’Auge se finalise autour de parfums de pommes, amertume, sucre, sec, et effervescence. Le procédé, technique d’élaboration et paysagé se retrouve ainsi orienté vers un cidre réunissant ces caractères (taux de sucre en générale supérieur à 20g/l et un titre alcoolique de 3,5 à 6% en volume). En opposition à cette structure, on peut mettre le cidre basque, plus sec, peu ou pas effervescent et avec moins de sucre résiduel (environ 15g/l)le rapprochant plus d’un vin de pomme (en basque le cidre s’appelle sagarnoa ou sagardo arnoa, littéralement vin de pomme).
Mais les normands vont plus loin. Le cidre du pays
d’Auge, instable avec son sucre résiduel, évolue
vers un liquide peu ou pas effervescent. À ce stade, le cidre
qui a fini sa vie est en générale distillé et
donne le célèbre et remarquable Calvados. Calvados qui
peut être travaillé en tant que tel ou utilisé à
bloquer la fermentation du jus de pomme nouveau et donner le pommeau.
Un cycle complet sur une année avec cidre effervescent qui en
fin de vie est distillé, et eau de vie utiliser pour conserver
au jus nouveau tout son sucre. Aujourd’hui, si ce schéma
est toujours efficient, l’ensemble des producteurs semblent
reconnaître qu’il est plus simple de se spécialiser
dans l’une ou l’autre production.
La normandie et en
particulier le Pays d’Auge composent un paysage complexe du
goût autour de bocage, pommiers, race bovine mixte, production
fromagère et beurrière, cidre, calvados et pommeau.
Mais quel rapport avec la cuisine?
À
l’heure au tout le monde en appel à sa grand-mère,
sa mère, sa tradition et au terroir, la réalité
de toute cette parentaille semble bien plus un argument mercantile
qu’une authentique marque culturelle. Et l’exemple du
Pays d’Auge donne à réfléchir sur la
complexité d’une production agro-alimentaire liée
à un paysage. Après, le remarquable travail
d’inventaire du patrimoine culinaire français, il serait
peut être temps de comprendre l’interaction entre
paysage, économie rurale, richesse et diversité
gustative de la production contemporaine en France.
Histoire de voir et de goûter, adresses de
producteurs de cidre ou de Calvados.
Cidre
Pays d’Auge
Luc
Brignon,
l’Eglise, 14340 Saint-Laurent-du-Mont. 0241622724
Eric
Maertens,
Le Lieu Roussel,
14430 Douville-en-Auge
0231237115
Jean-Louis
Caignon
14 rue de la Charrière,
14440 Cresserons
0231373691
Calvados Pays
d’Auge
Coeur
de Lion
14130 Coudray Rabut
0231643005
Calvados
Boulard
14130 Coquainvilliers
0231482400
Michel
Hubert 61230
La Fresnaie Fayel
0233355113