La persécution religieuse au Tibet Pour comprendre la persécution religieuse au Tibet, il faut comprendre le contexte politique dans lequel elle s'inscrit, ainsi que les mécanismes mis en place par le gouvernement chinois afin d'exercer son contrôle sur la région. La persécution religieuse au Tibet ne peut se réduire à un conflit ethnique ou religieux ni à une discrimination exercée par la majorité envers des minorités : ses motifs sont politiques et sa mise en œuvre est soigneusement orchestrée à des fins politiques. Durant les deux premières décennies qui suivirent l'entrée de l'Armée de libération populaire (ALP) au Tibet, en 1950 et 1951, la résistance fut brutalement écrasée. Ce fut tout particulièrement le cas dans les parties orientales du Tibet - que les Tibétains appellent Kham et Amdo, maintenant incorporées dans plusieurs provinces chinoises - où les forces chinoises furent responsables d'un grand nombre de morts ainsi que de la destruction de monastères et de couvents. L'objectif immédiat était l'implantation des réformes socialistes déjà en cours en Chine. Les Tibétains de ces régions ne furent pas épargnés par les campagnes politiques qui faisaient rage dans toute la Chine dans les années 50. Ces campagnes comprenaient des attaques dirigées contre la religion et la destruction de monastères. Les mêmes politiques furent instaurées au Tibet central à la suite du soulèvement de Lhassa, en 1959, qui entraîna l'exil en Inde du Dalaï Lama et d'environ 100 000 Tibétains. Les monastères et couvents tibétains, plus de 6.000, furent pratiquement tous détruits en l'espace de quelques années. La plupart des quelque 500.000 moines et nonnes en furent expulsés. Nombre d'entre eux furent torturés, exécutés, emprisonnés ou forcés d'abandonner leur pratique religieuse. Lors de la Révolution Culturelle, quelques années plus tard, toute manifestation de foi religieuse fut interdite, la peine encourue allant des bastonnades a l'emprisonnement. Les objets de culte furent confisqués et détruits. La politique actuelle vis-à-vis de la religion au Tibet s'inscrit dans la même lignée. La destruction entreprise a l'époque faisait partie d'un programme socialiste visant à reconstruire le Tibet, mais son objectif était en fait d'éliminer les traits distincts de la culture et de la civilisation tibétaines et d'intégrer totalement le Tibet dans la Chine. Malgré les changements apparus dans la société chinoise depuis la fin de la Révolution Culturelle, la religion au Tibet était à cette époque - comme elle l'est encore aujourd'hui - perçue comme un obstacle à l'intégration du Tibet dans la Chine. C'est seulement après 1980 que réapparut la pratique religieuse. La réponse du peuple tibétain à la levée des restrictions fut massive. Ne craignant plus la répression, les Tibétains érigèrent des autels dans leurs maisons, recommencèrent à prier dans les espaces publics et entreprirent des pèlerinages vers les lieux saints. De nombreux temples et monastères furent spontanément reconstruits. Dans la plupart des cas, main-d'oeuvre et matériel étaient fournis bénévolement par la population. Les monastères et couvents se remplirent de jeunes moines et nonnes souhaitant suivre leur vocation. Ce point est probablement le plus important. Les documents officiels de cette période permettent de penser que l'attitude du gouvernement à l'égard de la religion n'avait pas vraiment changé. Durant cette période de tolérance relative, le gouvernement chinois espérait obtenir le soutien des Tibétains alors qu'il poursuivait de nouvelles réformes économiques. Il ne s'attendait certainement pas à un tel enthousiasme envers la religion de la part d'une nouvelle génération qui avait grandi sous sa férule. C'est également à cette époque que de jeunes moines et nonnes commencèrent à organiser des manifestations de soutien au Dalai Lama et à l'indépendance du Tibet, tout en revendiquant le respect des droits de l'homme et l'instauration de la démocratie. Ils savaient qu'en exprimant pacifiquement leur foi, Ils s'exposaient à des mauvais traitements, a la prison, voire a la mort. Quelques manifestations rassemblant un grand nombre de moines et de nonnes furent dissipées par des tirs de troupes, dirigés autant sur les manifestants que sur les passants. Dans plusieurs cas cependant, les manifestations ne consistaient qu'en une poignée de moines et religieuses prêts à être arrêtés et emprisonnés sur-le-champ. Plusieurs milliers de Tibétains ont été arrêtés et incarcérés depuis 1987, et au moins un millier d'entre eux seraient toujours emprisonnés. Les deux tiers des prisonniers étaient des moines et des religieuses ; la plupart étaient âgés de moins de trente ans et il y avait même des adolescents. Certains ont été condamnés à des peines allant jusqu'à 20 ans de prison pour avoir simplement crié des slogans, placé des affiches ou distribué des tracts. La pratique religieuse est interdite à l'intérieur de la prison. Quiconque ne respecte pas cette règle risque d'être battu, torturé, et de voir sa peine prolongée. Dans de nombreux cas, les traitements infligés ont causé la mort. Le Troisième forum national sur l'action au Tibet - Third National Forum on Work in Tibet - tenu à Beijing en juillet 1994, a officiellement avalisé une politique plus répressive envers la pratique religieuse, qui porte encore plus durement atteinte à la culture et à la religion tibétaines. Elle vise plus précisément le Dalaï Lama. qui est diffamé en sa qualité de chef religieux. Sa dénonciation constitue désormais un test de loyauté. La loyauté est devenue une obsession pour le gouvernement chinois depuis qu'il a pris conscience de l'ampleur du mécontentement et de la vigueur du sentiment nationaliste des Tibétains. La propagande est de plus en plus agressive. Les soupçons ne se limitent plus aux moines et nonnes, mais s'étendent à une partie grandissante de la population tibétaine. Le climat de peur et de répression qui en a résulté est sans précédent depuis la Révolution Culturelle. Au fils des ans, certains documents clés du Troisième forum, ainsi que des documents sur l'application de la nouvelle politique, ont été rendus publics. Un volume important d'information est disponible sur la politique chinoise en matière de pratique religieuse et sur sa mise en oeuvre. Cette information provient de sources gouvernementales variées - journaux locaux, documents internes rendus publics - mais aussi des rapports de réfugiés. Les gouvernements occidentaux devraient prendre en compte ces renseignements au lieu de se fier aux garanties formulées publiquement par le gouvernement chinois, aux conclusions tirées de circuits guidés offerts aux dignitaires étrangers et aux déclarations formulées pour un auditoire étranger. Les photographies du Dalai Lama furent interdites dans les lieux publics en 1994. L'interdiction fut étendue aux symboles religieux dans les foyers non seulement des membres du Parti, mais aussi des fonctionnaires et de leur famille. Ceux-ci durent se soumettre à des inspections effectuées è leur domicile a la recherche d'autels, d'icônes et d'autres symboles religieux. En 1996, les photos du Dalai Lama furent également interdites dans les temples et monastères. Des forces de sécurité envahirent les monastères. Les quartiers des moines et des nonnes furent soumis à des fouilles. En mai 1996, six moines furent blessés par balles et l'un perdit la vie lors de la descente au monastère de Ganden, près de Lhassa, d'une escouade chargée de faire respecter l'interdiction d'exposer des photos du Dalaï Lama. Trois mois plus tard, 92 moines furent expulsés après avoir refusé de signer une déclaration sous serment dénonçant le Dalaï Lama. Par la suite, une série d'expulsions eurent lieu au monastère de Ganden si bien qu'il ne reste plus maintenant qu'une poignée de moines. Une campagne de rééducation politique, la soi-disant " campagne d'éducation patriotique ", fut instituée dans les monastères en 1996, le but étant la mise en oeuvre des objectifs du Troisième forum. Des équipes de travail politique furent envoyées dans les monastères et couvents du Tibet, y compris dans les zones rurales éloignées et les régions de nomades, parfois même à l'extérieur de la Région Autonome du Tibet. Nombre de monastères et de couvents qui n'avaient jamais pris part à des manifestations ou protestations furent malgré tout visés. Ces équipes sont fréquemment secondées par des policiers armés, qui montent la garde auprès des moines et des nonnes pendant que l'équipe de travail tient des discours. Les équipes peuvent demeurer jusqu'à trois mois. La rééducation comprend des enquêtes et des interrogatoires individuels des moines et des nonnes, ainsi que des conférences données par des travailleurs politiques. Moines et nonnes reçoivent les bonnes réponses à une série de questions sur la politique, l'histoire et la religion tibétaines. Ils doivent par la suite passer un test écrit et signer une déclaration de loyauté. Pour pouvoir continuer à pratiquer, moines et nonnes doivent déclarer que le Tibet a toujours fait partie de la Chine. Ils doivent convenir que le Dalai Lama est un criminel, inapte à être un chef religieux et indigne d'être vénéré. La participation à la campagne de rééducation est obligatoire. Le refus de participer aux séances est synonyme d'arrestation et d'emprisonnement. Le refus de se conformer aux demandes de l'équipe de travail ou de dénoncer le Dalaï Lama se traduit par une expulsion ou une incarcération. Il importe de souligner un point très significatif : cette situation a amené le Dalai Lama à demander aux moines et nonnes de ne pas hésiter à le dénoncer afin d'éviter tortures, arrestations et emprisonnements. La fermeture de certains monastères et la réduction de leur effectif au strict minimum à la suite de la visite d'équipes de travail est bien documentée par les organisations de défense des droits de l'homme. Dans certains cas, les moines eux-mêmes quittèrent et fermèrent le monastère à l'annonce de la visite d'une de ces équipes. Après avoir abandonné leur monastère ou en avoir été expulsés, ou après avoir purgé une peine de prison de plusieurs années, nombre d'entre eux traversèrent les montagnes et vinrent grossir le nombre des réfugiés en Inde en passant par le Népal. Au cours des dix dernières années, pas moins de 10 000 moines et nonnes tentèrent ce périple. Beaucoup furent arrêtés et emprisonnés en cours de route, tandis que d'autres furent exécutés par des gardes frontières. Pour d'autres, la quête de liberté se solda par la mort en raison des conditions climatiques extrêmes dans les montagnes. La pratique religieuse pour les laïcs est également devenue de plus en plus difficile au Tibet. Une nouvelle campagne prônant l'athéisme a été lancée en janvier 1998, pour une période de trois ans. La campagne ne vise pas uniquement les employés du gouvernement mais l'ensemble de la population tibétaine. Selon les déclarations qui l'accompagnent, son but est d'entamer le respect des fermiers et éleveurs envers les autorités religieuses et de miner leur confiance dans la religion. La controverse entourant la sélection du Panchen Lama est probablement la meilleure illustration des buts et des conséquences de la politique religieuse suivie par ta Chine au Tibet. Elle aussi a entraîné de nouvelles expulsions de moines et de nonnes, des arrestations, des emprisonnements, des fermetures de monastères et de couvents, qui ont jeté sur les chemins : de l'exil les membres de ces communautés religieuses, y compris des personnalités de haut rang qui avaient tenté pendant des années de travailler avec le gouvernement chinois. Elle a également mené à l'arrestation d'un enfant de six ans, Gendun Choeyki Nyima, et de toute sa famille. Cela fait maintenant quatre ans qu'il sont détenus sans être coupables de quelque crime que ce soit. Ils n'ont pas droit aux visites et personne ne connaît le sort qui leur est réservé. La controverse a débuté en mai 1995. Le Dalaï Lama a alors avalisé la désignation d'un jeune garçon venant d'une famille de nomades du Tibet central, reconnu comme étant la réincarnation du 10e Panchen Lama, décédé en 1989. Le nom de l'enfant a été proposé au Dalaï Lama par un comité de recherche mis sur pied par le monastère de Tashilhunpo, résidence du Panchen Lama, qui se trouve près de Shigatse, au Tibet. Une très vieille tradition tibétaine veut que la désignation du Panchen Lama soit confirmée par le Dalai Lama. Dès le début, le comité de recherche a dû coopérer avec le gouvernement chinois qui contrôlait le déroulement des opérations. Il est évident, d'après la chronologie des événements survenus depuis l'annonce de la politique de répression religieuse lors du Troisième forum, que le problème ne provenait pas seulement du fait que le Dalaï Lama avait confirmé la désignation initiale du Panchen Lama sans tenir compte du gouvernement chinois. Le Dalai Lama estimait ne pas avoir d'autre choix que de maintenir sa confirmation indépendamment des souhaits du gouvernement. Celui-ci avait clairement fait savoir à Chadrel Rinpoché, supérieur du monastère de Tashilunpo qui dirigeait le comité de recherche, que la sélection finale devait se faire par tirage au sort, à partir d'une liste composée de plusieurs candidats. La conséquence aurait été de dénier tout rôle religieux au Dalai Lama dans la sélection et de faire du gouvernement chinois l'arbitre final en matière de tradition religieuse. La loterie proposée par le gouvernement chinois n'a aucune valeur aux yeux des Tibétains et n'a pas servi à désigner le Panchen Lama précédent. Le gouvernement chinois a simplement tenté de légitimer son emprise sur la religion tibétaine en ressuscitant une méthode inventée à la fin du 18e siècle par un empereur mandchou. La Chine offre ainsi un étrange spectacle : un gouvernement officiellement athée détermine la méthode à suivre pour choisir un chef religieux. Chadrel Rinpoché fut arrêté sur-le-champ et condamné en mai dernier à 6 ans de prison, tout comme son assistant. Une équipe de travail fut envoyée au monastère de Tashilhunpo. Dans ce seul monastère, 32 moines furent arrêtés pour avoir refusé de dénoncer Chadrel Rinpoché et d'accepter la loterie imposée par le gouvernement chinois. Ce dernier tint cette loterie en novembre 1995 et sélectionna ainsi un autre candidat. Sous peine d'être punis, les chefs religieux tibétains, ainsi que les moines et religieuses, furent obligés d'accepter le candidat retenu. Pratiquement aucun Tibétain ne le reconnaît comme le Panchen Lama. L'acceptation du garçon tiré au sort par Beijing et la dénonciation du choix du Dalaï Lama constituent un test de loyauté supplémentaire imposé par les autorités chinoises dans le cadre de leur campagne de rééducation qui s'étend à l'ensemble du Tibet occupé. Le refus de collaborer a de lourdes conséquences, comme le démontrent les deux exemples suivants, pour ne citer qu'eux. En juillet 1997, au monastère de Jonang dans la préfecture de Shigatse, des représentants des autorités chinoises firent emprisonner pendant plusieurs mois le supérieur âgé de 70 ans et pillèrent des statues religieuses parce qu'il avait refusé de collaborer avec l'équipe de travail politique. En novembre 1997, 100 soldats armés prirent d'assaut le couvent du Rakhor, près de Lhassa, pour forcer les nonnes à se soumettre à la rééducation patriotique. Elles furent expulsées pour avoir refusé d'obéir. On rapporte que le couvent a été détruit, à l'exception du grand hall. Ce monastère et ce couvent n'avaient jamais pris part à des protestations auparavant. L'arrivée des équipes de travail, secondées par des troupes armées, a entraîné une résistance à la rééducation forcée. D'où la confrontation. De même, au printemps 1998, des ermites - surtout des nonnes bouddhistes - en retraite dans les montagnes furent évincées et leur refuge détruit, sous prétexte qu'elles n'avaient pas d'enregistrements et de permis officiels. Ces deux ermitages, Drap Yerpa, prés de Lhassa, et Chimpu, près de Samye, sont des lieux de méditation depuis 1.200 ans. ils avaient été rebâtis et étaient de nouveau habités depuis 15 ans. Un des incidents les plus troublants eut lieu le printemps dernier à la prison de Drapchi, au nord de Lhassa, où nombre de moines et nonnes purgent leur sentence. Au moins dix d'entre eux périrent, après avoir tenté de manifester les 1er et 4 mai 1996. Les prisonniers voulaient attirer l'attention des membres d'une délégation officielle de l'Union européenne qui visitait la prison. Plusieurs moines et nonnes furent tués par balles ; les autres furent battus à mort. Les membres de la délégation ne se rendirent pas compte de la manifestation et ce n'est que plusieurs jours après leur visite que l'on apprit ce qui s'était passé. Lors de sa visite au Tibet, Mary Robinson, haut commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme, refusa de se rendre à la prison de Drapchi, ce qui est tout à son honneur. Deux moines de Drepung furent néanmoins incarcérés en septembre 1996 pour avoir rédigé une lettre qu'ils voulaient lui remettre. Ces quelques cas illustrent l'ampleur de la persécution religieuse qui sévit au Tibet. Loin d'être isolés, ils résultent de l'application d'une politique religieuse élaborée par les plus hautes instances gouvernementales chinoises. Le durcissement de cette politique, dans sa définition comme dans son application, est synonyme d'aggravation de la situation des Tibétains. Pour que cesse la persécution religieuse au Tibet, il ne suffit pas que les Tibétains puissent pratiquer librement leur religion. Il faut qu'ils bénéficient aussi de la liberté de pensée et d'expression. Ces deux éléments sont absolument indissociables. La tragédie de la persécution religieuse au Tibet démontre à quel point tous les droits de la personne sont intimement liés : la négation de l'un signifie invariablement la négation des autres. Dans le cas du Tibet, il est difficile de concevoir que le problème de la persécution religieuse puisse être résolu sans que soit prise en compte l'aspiration légitime du peuple tibétain à l'autodétermination.